Bandeau Empereurs romains

Valérien

(Publius Licinius Valerianu, 253 à 260)




Notice biographique

Après la mort de Dèce, tué au cours d'une bataille catastrophique contre les Goths, l'humiliant traité conclu entre le nouvel empereur Trebonianus Gallus et les Barbares avait achevé de démoraliser les légions et rendu ce Gallus profondément impopulaire.

Providentiellement, le général Émilien, par une action d'éclat, parvint à rétablir l'honneur de la nation et le moral des troupes. Le commandant de l'armée des Balkans avait pris hardiment l'offensive, franchi le Danube et attaqué les Goths sur leur territoire même. Les Barbares furent mis en déroute. Les Barbares furent mis en déroute… Et ce qui devait arriver arriva ! Sur le champ de bataille, les troupes victorieuses proclamèrent Émilien empereur en remplacement de ce couard de Trebonianus Gallus.

Une nouvelle guerre civile commençait. Elle fut de courte durée.

L'énergique Émilien marcha sur l'Italie à la tête de ses troupes et rencontra l'armée de son rival devant la ville de Spolète. Il n'y eut pas de bataille : achetés par l'usurpateur, les soldats de l'empereur Trebonianus Gallus, au lieu de combattre, s'emparèrent de leur propre chef et le mirent à mort. (Avril 253).

Pour Émilien, l'affaire semblait dans le sac ! L'armée et le peuple de Rome lui étaient favorables et le Sénat avait immédiatement ratifié son élévation au trône. Tout paraissait réglé, Émilien était bien le seul empereur !

Cependant, Valérien, un sénateur déjà blanchi sous le harnais (il avait environ soixante ans à cette époque), ne partageait pas l'euphorie générale. Admirateur de l'empereur Dèce, il s'était rallié inconditionnellement à Trebonianus Gallus, son successeur légitime. Celui-ci l'avait d'ailleurs chargé de lui ramener les légions de Gaule et de Germanie afin de mettre un terme à l'usurpation d'Émilien.

Ayant traversé les Alpes à toute vapeur, Valérien arriva donc en Italie pour aider Gallus… Trop tard ! Gallus était mort. Émilien régnait.

Encouragé par ses troupes, avides de récompenses et excédées d'avoir fait tout ce chemin pour rien, le fidèle Valérien se résolut à venger Trebonianus Gallus, son ancien chef. Nommé empereur par ses soldats gaulois et germains, il se présenta, lui aussi, devant la ville de Spolète où les soldats d'Émilien campaient encore.

En l'occurrence, la versatilité des légionnaires fut aussi manifeste que leur cupidité. Il suffit à l'impressionnante armée de Valérien de paraître pour que les soldats d'Émilien ne trouvent plus aucune qualité au chef qu'ils avaient eux-mêmes porté sur le trône au prix du meurtre de Gallus. Émilien fut massacré séance tenante. (Août 253).

Certains historiens, exagérément favorables à Valérien, prétendent qu'il ne prit aucune part au meurtre d'Émilien bien qu'il en fût le principal bénéficiaire ; qu'outre la puissance de son armée, ce fut "la sainteté de son caractère" (l'expression est d'Edward Gibbon) qui rallia à lui les légionnaires d'Émilien.

Ouais ! Si Valérien marcha sur l'Italie centrale à la tête de ses soldats gaulois et de ses sauvages mercenaires germaniques, ce n'était sans doute pas seulement pour profiter des beaux paysages de l'Ombrie, pique-niquer sous les murs de Spolète et jouer une petite belote avec son vieux camarade Émilien ! Si vous voulez mon avis, les quelques "petits cadeaux" que Valérien dispensa aux légionnaires de son rival lui valurent certainement plus de ralliements que la pureté de ses mœurs !

Quoi qu'il en soit, au mois d'août 253, le vieux Valérien se retrouvait seul empereur romain. Fait peu courant pour un empereur de cette époque, ce P. Licinius Valerianus, était un aristocrate issu d'une vieille famille romaine. C'était donc un patricien et un sénateur.

Il naquit sans doute dans les dernières années du IIe siècle, mais on ne connaît que bien peu de choses sur sa vie avant son élévation au trône (et cela ne s'améliore pas tellement après !).

Nous savons qu'en 238, il accueillit,, en tant qu'ancien consul, l'ambassade envoyée par Gordien Ier qui, ayant pris la tête de la révolte des propriétaires d'Afrique contre Maximin le Thrace, sollicitait du Sénat de Rome la ratification de sa désignation comme empereur.

L'auteur, tardif et anonyme, de la souvent très fantaisiste Histoire Auguste (Ve siècle) prétend aussi qu'en octobre 251, l'empereur Dèce, en reconnaissance de l'éminente probité de Valérien, lui aurait offert le poste de Censeur. Cependant, cette assertion paraît assez aventurée : en automne 251, Dèce était déjà mort depuis plusieurs mois. En outre aucun empereur de cette époque n'aurait jamais osé abandonner à quiconque le soin d'exercer la "Censure" et les pouvoirs considérables qui étaient liés à cette fonction.

Valérien avait épousé une certaine Egnatia Mariniana. Un seul fils (et non deux comme le prétendent certaines sources) naquit de cette union : Gallien.

Une des premières décisions de Valérien fut d'ailleurs d'associer son fiston Gallien à son trône. Il le fit nommer co-empereur (Augustus) et lui confia la partie occidentale de l'Empire. Lui se réservait l'Orient.

Naturellement, l'unité théorique de l'Empire était préservée. Valérien demeurait le premier empereur. Il s'agissait simplement de lutter plus efficacement, au Nord contre les Barbares du Rhin et du Danube, et, au Sud-Est, contre les Perses du Roi des Rois Sapor qui continuaient leurs empiètements.

Et de fait, en 253, la situation de l'Empire n'était guère brillante et elle n'allait pas cesser de se détériorer tout au long du règne de Valérien :

Dès 254, les Francs et les Alamans envahissent la Gaule. À grand-peine, le co-empereur Gallien parvient à les repousser au-delà du Rhin. Mais ce n'est que partie remise.

Du côté du Danube, la situation n'est pas meilleure. La victoire d'Émilien, qui avait poursuivi les Goths jusque chez eux, n'avait été, en réalité, qu'un éphémère succès de prestige : À peine le général victorieux a-t-il tourné les talons que les Goths se répandent à nouveau dans les Balkans, occupent la Dacie (actuelle Roumanie), incendient Athènes, traversent le Bosphore en 257, s'en vont ravager l'Asie Mineure.

Toujours dans les Balkans et toujours en 257, le général Ingenuus, commandant des légions de Pannonie (actuelle Yougoslavie), profite de la mort de Valérien le Jeune, fils aîné du co-empereur, pour se révolter. Ingenuus se fait proclamer empereur par ses troupes. La guerre civile s'ajoute aux invasions !

Comme cet Ingenuus d'usurpateur menace l'Italie, Gallien se voit contraint d'abandonner la défense du Rhin pour le combattre. Ce faisant, il laisse le champ libre aux Francs et aux Alamans qui, une nouvelle fois, en profitent pour envahir la Gaule. Cette fois, ces sauvages ont le champ libre. Rien ne leur résiste. Les Pyrénées elles-mêmes n'endiguent pas leur flux dévastateur : une partie de l'Espagne subit le sort de la Gaule et est ravagée de fond en comble. L'importante ville espagnole de Tarragone est incendiée.

Invasion, guerre civile… et catastrophe financière ! En 256, de dévaluation en dévaluation, le denier d'argent ne vaut plus guère que 1 % de sa valeur à l'époque de l'empereur Auguste.

Et enfin, dernier ingrédient de ce cocktail apocalyptique, la peste, fidèle accompagnatrice de toutes les guerres, règne de manière endémique dans tout l'Empire, dépeuplant épisodiquement cités meurtries ou armées errantes.

Dans ces années 253-257, décidément tout se liguait contre Rome… Et pourtant, le calice d'amertume de Valérien ne fut vraiment rempli à ras bord que quand l'empereur apprit que le roi de Perse Sapor avait brisé la trêve qui, depuis l'époque de Philippe l'Arabe, le liait à l'empire romain. Il est vrai que, vu les circonstances, l'imposant tribut annuel dû par Rome au Roi des Rois n'était plus payé depuis belle lurette.

Fort de son bon droit, Sapor avait annexé l'Arménie, jusqu-là protectorat romain. Ensuite, l'armée perse s'était portée en Syrie. La situation devenait vraiment critique pour l'Empire. Les cavaliers de Sapor avaient déjà conquis une bonne partie de l'Asie Mineure (où ils avaient opéré leur jonction avec les hordes gothiques). Ils contrôlaient la Syrie avec sa capitale Antioche, et menaçaient maintenant l'Égypte et ses irremplaçables réserves céréalières. Si les Perses n'étaient pas repoussé à l'intérieur de leurs frontières, s'ils s'emparaient du fertile pays du Nil, Rome, affamée, sombrerait bien vite dans l'anarchie. Ensuite, tôt ou tard, la civilisation romaine tomberait, épuisée, sous les coups de l'une ou l'autre peuplade revancharde.

Dès les premiers beaux jours de 259, l'empereur Valérien s'embarquait donc avec toute son armée pour l'Orient ravagé par l'envahisseur perse. Il n'avait laissé à son fils Gallien que les troupes indispensables pour garder la péninsule italienne à l'abri des invasions germaniques et des prétentions de l'usurpateur Ingenuus.

Au début de la campagne, l'armée romaine d'Orient ne rencontra que des succès faciles. Le général Aurélien défit les Goths, reconquit l'Asie Mineure et entra triomphalement dans Byzance, tandis que sur le front syrien, les Perses reculaient, abandonnant leurs conquêtes des années précédentes.

Cependant, la guerre était loin d'être gagnée. Le repli des troupes du Roi des Rois Sapor n'était qu'une retraite stratégique. Le souverain perse était peu désireux d'affronter le gros des forces impériales dans des provinces hellénisées depuis des siècles, romanisées depuis des décennies et donc peuplées d'habitants par nature hostiles à sa cause. Mieux valait reculer et frapper quand les circonstances redeviendraient favorables.

Le Roi des Rois, avec ses forces intactes, se retrancha donc à l'Est du Haut Euphrate, aux environs de la ville d'Édesse (aujourd'hui Urfa, au Sud de la Turquie)

Pour l'armée de Sapor, c'était vraiment l'endroit idéal pour attendre Valérien.

Le royaume chrétien d'Édesse n'avait été que récemment annexé à l'Empire romain. La nostalgie de la liberté perdue était encore vive chez les habitants de la région. En outre, l'irruption de l'armée romaine, composée de soldats païens, et placée sous le commandement d'un empereur précédé d'une fâcheuse réputation de persécuteur de l'Église, ne risquait pas de susciter l'enthousiasme chez cette population majoritairement chrétienne.

C'est ainsi, qu'un beau jour de l'année 260, Valérien avec ses légions affamées, assoiffées et décimées par la peste, se retrouvèrent, comme par enchantement, encerclées par des nuées de cavaliers perses.

Nous ne connaissons pas en détail la suite des événements.

Un traître (un chrétien rancunier peut-être ?) livra-t-il au Roi des Rois le plan de bataille de l'empereur romain ? (voir Amin Maalouf, Les Jardins de Lumière). Peut-être... Quoi qu'il en soit, le sort de l'armée romaine était scellé dès le moment où elle était tombée dans le piège tendu par le roi Sapor.

Plusieurs jours, les Romains tentèrent vainement de briser l'encerclement perse. Ensuite, Valérien voulut acheter au Roi des Rois le droit de faire retraite honorablement, mais Sapor, sûr de la victoire, refusa toute concession.

Force fut donc au vieil empereur Valérien, poussé par ses légionnaires découragés et au bord de la rébellion, de négocier la capitulation de l'armée romaine.

Les historiens antiques, tant païens que chrétiens, se plaisent à décrire le sort horrible que Sapor réserva à son adversaire vaincu. Ils rapportent que le roi de Perse exhiba partout le vieil empereur, couronné et revêtu de la pourpre, mais enchaîné dans une cage étroite et souillée. Ils prétendent aussi que, chaque fois que le Sapor montait à cheval, il posait le pied sur le cou de son illustre captif. Ils racontent enfin, détail horrible, qu'après que Valérien, brisé par les humiliations, eût rendu à ses dieux son âme douloureuse, le Roi des Rois ordonna qu'on écorche son cadavre et qu'on remplisse de paille cette vieille peau ridée afin lui rendre une apparence humaine.

Ce trophée macabre, peint en rouge vif, suspendu au-dessus du trône des Sassanides, serait resté, jusqu'à la conquête arabe, le symbole concret de l'éternelle gloire militaire de la dynastie perse.

Il faut, naturellement, prendre ces anecdotes avec un grain de sel.

Le Roi des Rois, s'il pouvait légitimement être fier de sa victoire, avait tout intérêt à son montrer clément. La magnanimité sied mieux aux monarques que la cruauté. Et puis, l'empereur Valérien pouvait toujours servir de monnaie d'échange. Ne pouvait-on espérer que son fils Gallien, pour revoir son vieux papa, se fendrait qu'une rançon substantielle, en or ou en territoires ?

De leur côté, les historiens romains exagérèrent les souffrances de Valérien pour susciter le zèle patriotique et exacerber la haine de l'ennemi héréditaire.

Quant aux auteurs chrétiens, eux, ils voulurent considérer la défaite de Valérien, ainsi que les traitements humiliants infligés à l'empereur romain, comme le juste châtiment divin réservé au persécuteur de l'Église. Plus la déchéance de Valérien serait profonde, plus la démonstration de la toute-puissance de la Justice céleste serait évidente.


La persécution de Valérien

Dans les quatre premières années de son règne, Valérien s'était montré particulièrement amical à l'égard du christianisme. Son premier édit de persécution, publié au mois d'août 257, fut donc, pour les Chrétiens, une totale - et fort mauvaise - surprise. Dans un décret au ton très modéré, nous disent les auteurs chrétiens du temps, l'empereur ordonnait aux évêques, sous peine d'exil, de sacrifier aux dieux de l'Empire. Il interdisait aussi aux Chrétiens de se rassembler dans les cimetières… Enfin, c'est ce qu'on peut induire de sources indirectes car le texte de l'édit est perdu.

En application de ce décret, les évêques Cyprien de Carthage et Denys d'Alexandrie furent exilés, le premier dans un de ses domaines tout proche de sa cité épiscopale, l'autre dans une paisible oasis du désert libyen. Curieusement, le pape Sixte II, alors qu'il résidait, naturellement, dans la capitale impériale, sous les yeux mêmes de l'empereur, ne fut pas inquiété et continua à diriger paisiblement l'Église.

L'année suivante, au mois d'août 258, un deuxième édit, beaucoup plus sévère, est publié contre les Chrétiens.

Ici, nous possédons le témoignage direct de saint Cyprien de Carthage : "L'empereur Valérien a envoyé au Sénat un rescrit par lequel il décide que les évêques, les prêtres et les diacres seront immédiatement mis à mort. Les sénateurs, les notables et ceux qui portent le titre de chevaliers romains seront privés de toute marque de dignité et même de leurs biens. Si ensuite, même après confiscation de leurs biens, ils devaient s'entêter dans leur profession de foi chrétienne, ils devront être condamnés à la peine capitale. Les matrones chrétiennes subiront la saisie de tous leurs biens et seront ensuite envoyées en exil. À tous les fonctionnaires impériaux qui ont déjà confessé la foi chrétienne ou qui devraient la confesser à présent, on confisquera également tous leurs biens. Ils seront ensuite arrêtés et enrôlés parmi les préposés aux propriétés impériales". (Cyprien, Epist., LXXX).

C'est clair et net : les membres du clergé chrétien doivent être exécutés séance tenante ; les biens des notables romains convertis au christianisme seront confisqués, et si ces opiniâtres refusent d'abjurer, ils seront également exécutés ; les dames chrétiennes seront exilées après avoir été dépouillées de leurs richesses ; et enfin les fonctionnaires opiniâtres seront eux aussi privés de leurs biens et envoyés aux travaux forcés.

Inutile de le nier, nous voilà bien en face du premier "édit de persécution" historiquement assez bien avéré. Il paraît donc impossible de douter de la réalité de la répression qui frappa les Chrétiens au temps de Valérien.

Reste à connaître les raisons de ce décret.

Puisque l'on parle de "persécution religieuse", est-ce bien en tant que religion que le christianisme fut poursuivi ?

Là, les choses se compliquent un peu !

L'évêque Denys d'Alexandrie prétend que Macrien, ministre des finances de Valérien et membre éminent de confréries païennes égyptiennes, aurait, par des tours de magie noire, convaincu l'empereur que tous les maux de l'Empire provenaient d'"ondes négatives" émises par les Chrétiens. Il fallait donc abolir d'urgence leur religion perverse.

Sur base de ces ragots, nombre d'historiens modernes n'ont vu dans le vieux Valérien qu'un païen fanatique, un "réactionnaire idolâtre" qui, par ses édits persécuteurs, aurait tenté de briser la "Révolution de la Croix".

Cependant, l'hypothèse d'une "Contre-Révolution païenne" dirigée par Valérien ne tient pas la route. En effet, si l'on ne connaît pas très bien les convictions philosophiques de Valérien, on est, en revanche, certain de celles de son fils Gallien, celui qu'il avait associé au trône en lui confiant le gouvernement de l'Occident romain. Or ce Gallien fut effectivement, lui, un adepte convaincu du néo-platonisme. Et pourtant, dès qu'il assuma seul le gouvernement de l'Empire, Gallien publia un édit de tolérance qui donnait presque un statut légal au christianisme.

Il est donc bien difficile de croire que Valérien, hypothétique sectaire néo-platonicien, persécuta les Chrétiens par fanatisme philosophique alors que son fils qui était, lui, un disciple convaincu des philosophes néo-platoniciens, donna presque un statut légal au christianisme !

D'après les historiens chrétiens, l'empereur Valérien aurait eu une seconde fort bonne raison de persécuter les Chrétiens. Il aurait voulu s'emparer de leurs richesses pour assainir les finances d'un Empire au bord de la ruine financière et de la catastrophe militaire.

Naturellement, si, à l'instar de ces très catholiques auteurs, on admet la nature effroyable des persécutions de Dèce et de Gallus, il est bien difficile d'admettre que seulement quatre ans plus tard, en 257, les richesses de cette Église, qui aurait dû encore être pour le moins convalescente, suscitaient tant de convoitise. Elles auraient même suffi à renflouer le gouffre sans fond du Trésor public romain ! Diable de redressement économique !

Quant à nous, qui doutons de l'ampleur (sinon de la réalité) de la "persécution de Dèce", nous pouvons reconnaître sans risque de contradiction que le mobile "économique" des édits de Valérien demeure une hypothèse plausible. D'ailleurs, en 258, le deuxième décret impérial, avant de menacer la vie des Chrétiens, ordonnait la confiscation des biens des notables, des matrones et des fonctionnaires chrétiens. D'autre part, il est tout aussi vrai que la situation quasi désespérée de l'Empire romain, en proie aux invasions, aux épidémies, à la guerre civile et menacé de banqueroute, pouvait justifier tout expédient susceptible de fournir au fisc l'indispensable "nerf de la guerre".

Cependant, le mobile "financier" n'explique pas pourquoi ce n'est qu'après quatre longues années de règne que Valérien commença à guigner les trésors chrétiens, lui qui avait jusque-là protégé la secte comme nul empereur ne l'avait fait avant lui. Si l'objectif de Valérien avait été de confisquer les biens de l'Église, il aurait certainement commencé par là !

La convoitise des richesses de l'Église déjà opulente en ce milieu IIIe siècle est certes une des causes probable de la "persécution de Valérien", mais ce n'est pas la seule. Il existe à cet acharnement subit de l'empire envers le christianisme une autre raison probable, plus diffuse, plus secrète, plus occulte.

À mon avis, voici que qui s'est passé.

Dans ces années 253-257, tout se liguait contre l'Empire. C'était vraiment l'Apocalypse !

Le découragement de l'empereur atteignit son comble quand il apprit que le roi de Perse Sapor avait annexé l'Arménie, jusqu-là protectorat romain et menaçait la Syrie ainsi que la riche cité d'Antioche. Si rien n'était fait, après la Syrie, ce seraient la Palestine, et la riche Égypte, le grenier de Rome, qui tomberaient, aux mains des Asiatiques.

Or que disaient certains rapports provenant d'Orient ?

Ils précisaient que de nombreux Chrétiens accueillaient les envahisseurs perses en libérateurs. D'aucuns de ces fanatiques anarchistes favorisaient même la progression des armées ennemies, soit en leur fournissant d'utiles renseignements sur la disposition des troupes romaines ou sur les faiblesses des villes assiégées, soit en retardant l'approvisionnement des légions. Les plus excités allaient jusqu'à prendre les armes aux côtés des Perses.

Dans un premier temps, Valérien répugna à croire pareille forfaiture. Lui-même n'était-il pas, depuis le début de son règne, l'ami avéré des Chrétiens, ne protégeait-il pas leur Foi ?

Longtemps, le vieux Valérien résista à son ministre des finances Macrien qui, aussi de soucieux d'équilibrer son budget que de punir ces traîtres présumés, lui conseillait de profiter de ces rumeurs pour dépouiller l'Église de toutes ses richesses.

Au mois d'août 257, le roi Sapor se trouvait devant les murs d'Antioche. C'était justement dans cette ville-là, qu'au milieu du Ier siècle, les adeptes du Christ avaient, pour la première fois, pris le nom de "Chrétiens". On conçoit donc que, deux siècles plus tard, ils formaient au sein de la vieille cité syrienne une communauté aussi remuante que puissante.

Et encore et toujours parvenaient à l'empereur Valérien ces mêmes rapports qui parlaient de collusion entre Chrétiens et Perses… Si les Chrétiens d'Antioche trahissaient, la riche métropole était perdue !

Il fallait impérativement faire quelque chose pour s'assurer de la loyauté de ces sectaires.

Ce sera le premier "édit de persécution".

Gardant un ton très modéré, Valérien ordonnait aux évêques, diacres et prêtres d'offrir un sacrifice aux dieux de Rome. Ceux qui refusaient devaient être exilés. D'autre part, il était interdit aux fidèles de tenir des assemblées secrètes en dehors des villes. Dans l'esprit de Valérien, il ne s'agissait nullement de "persécuter" la religion chrétienne de quelque manière que ce soit. L'empereur voulait seulement s'assurer de la loyauté patriotique des cadres chrétiens. L'hommage aux dieux de l'État était le seul moyen dont Valérien disposait pour cela ; il n'allait quand même pas leur demander de prêter serment sur la Bible !

Ceux qui refusaient de se présenter devant les autels des divinités ne devaient pas être exécutés. C'aurait été une mesure aussi barbare qu'inutile. L'exil suffisait à assurer la sécurité publique, car loin de leur base populaire, les leaders chrétiens seraient désormais incapables de fomenter des troubles à l'intérieur de l'Empire. Isolés, ils pourraient aussi être mieux surveillés. Et enfin, ces irréductibles prélats seraient garants de la loyauté des Chrétiens d'Orient. Si les rapports qui accusaient ceux-ci de forfaiture se révélaient exacts, ces otages payeraient pour tous les traîtres chrétiens, d'Antioche et d'ailleurs.

Au milieu de l'année 258, Antioche tombe aux mains des Perses. S'effondrent aussi les dernières illusions de Valérien envers les Chrétiens.

Considérant ceux-ci - à tort ou à raison - comme responsables et de l'invasion de l'Orient romain par les Perses et de la chute d'Antioche, l'empereur prend alors à leur encontre des mesures d'une sévérité inouïe. Cependant, malgré sa colère, Valérien ne châtie pas les Chrétiens "de base". Il sait pertinemment qu'une répression générale ne provoquerait que manifestations, troubles, émeutes… Car ce n'est pas une religion que Valérien "persécute", il punit seulement des crimes politiques : trahison et lèse-majesté.

"Belle théorie ! me direz-vous. Mais où sont les preuves historiques d'une alliance entre les Chrétiens et les Perses ?"

Il serait beaucoup trop long de détailler ici l'analyse des maigres indices qui subsistent çà et là.

Signalons simplement que, précisément à cette époque, toute la chrétienté orientale (en particulier l'Église d'Égypte, mais aussi celle de Syrie et de Mésopotamie) fut prise d'une véritable fièvre millénariste. Beaucoup de Chrétiens orientaux attendaient impatiemment le retour glorieux du Christ sur terre et appelaient de tout de leurs vœux le rush final des cavaliers perses qu'ils identifiaient à ceux de l'Apocalypse. Si la police de Valérien était bien faite, l'empereur, mis au courant de cet espoir lourd de trahison, put donc légitimement concevoir quelques doutes légitimes quant à la loyauté des Chrétiens d'Orient. Surtout après les inexplicables débâcles militaires des Romains et l'invasion de la Syrie par les troupes perses !

Après la chute de la métropole syrienne d'Antioche, ces soupçons devinrent des quasi-certitudes !

Rappelons aussi qu'à cette époque, Sapor, roi des Perses, favorisait ouvertement le manichéisme. Le souverain sassanide voyait dans cette religion, fortement teintée de gnose chrétienne, "le cheval de Troie" qui lui permettrait de rallier à sa cause de larges couches de la population de l'Orient romain.

Les Chrétiens étaient presque les coreligionnaires, les alliés naturels de l'ennemi héréditaire perse. Et cela Valérien ne l'ignorait pas non plus.

Examinons maintenant les conséquences des édits de Valérien dans les diverses provinces de l'Empire romain. Pour ce faire, nous allons effectuer un petit voyage autour de la Méditerranée.

Valérien, dès son accession au pouvoir, avait associé au trône son fils Gallien, lui confiant la défense de la partie occidentale de l'Empire. Les édits de Valérien furent-ils également d'application dans ces territoires contrôlés par Gallien ?

Cela nous l'ignorons.

Bien sûr des récits hagiographiques mentionnent nombre de victimes gauloises et espagnoles, martyrisées lors de le la "Persécution de Valérien". Cependant nous savons que Gallien n'était pas hostile au christianisme, bien au contraire !

Nous pouvons donc supposer que même si les édits de Valérien valaient également pour "l'Empire" de Gallien, celui-ci ne montra aucun zèle pour les faire appliquer.

Et puis, le fils de Valérien avait bien d'autres chats à fouetter ! Même si Gallien avait voulu obéir aux ordres paternels et faire exécuter les dignitaires chrétiens, il n'en aurait eu ni le temps ni les moyens : Dès 257, soit un an avant que Valérien ne publie son terrible édit, Gallien fut contraint d'abandonner la Gaule et l'Espagne devant la menace que l'usurpateur Ingenuus faisait peser sur Rome. Ce faisant, il laissait le champ libre aux Francs et aux Alamans qui, pendant quatre ans, allaient mettre ces provinces en coupe réglée.

Comment, en 258, Gallien, aurait-il donc bien pu persécuter les Chrétiens, d'ailleurs ses futurs amis, dans des contrées désorganisées, dévastées par les Barbares ou par la guerre civile et où, de surcroît, son autorité était battue en brèche, voire inexistante ?

Au Sud-Est des états administrés (théoriquement) par Gallien, en Grèce et en Asie Mineure, les édits de Valérien ne purent sans doute pas être appliqués non plus. Ces provinces étaient ravagées par les Goths, et ceux-ci ne furent repoussés qu'après 259. Mais comme il s'agissait de régions fortement hellénisées, peuplées de païens très attachés à la civilisation gréco-romaine, le ressentiment à l'encontre de ces Chrétiens, soupçonnés d'être "la cinquième colonne" de la pénétration barbare, dut être assez vif. Vraisemblablement, la "Paix romaine" ne put être maintenue toujours et partout. La haine populaire s'exprima probablement, çà et là, par des échauffourées et des tumultes populaires où périrent les rares victimes dont quelques textes chrétiens, exagérés et déformés, nous parlent aujourd'hui.

Vers le Sud de l'Empire, les provinces de Mésopotamie et de Syrie étaient occupées par l'armée perse. Les Chrétiens, évidemment, n'y furent pas inquiétés.

Poursuivons notre petit périple autour de la Mare Nostrum en revenant vers l'Ouest.

En Égypte, le préfet Émilien ne semble avoir montré aucun zèle à mettre en application les ordres les plus rigoureux de Valérien. Quant à Denys d'Alexandrie, le chef de l'Église d'Égypte, il ne peut désigner nommément aucun condamné à mort parmi ses nombreux prêtres et diacres. Pourtant, ceux-ci auraient dû, en vertu des édits impériaux, être exilés dès 257 et exécutés l'année suivante.

Denys, lui-même se tira sans dommages de l'épreuve. Après un interrogatoire fort courtois, il fut envoyé en exil à Kephô, dans le désert de Libye, tout près de l'oasis de Siouah (ou Parætonium ou Ammonia).

Si à l'Est au Sud de Rome, diverses circonstances s'opposèrent à l'exécution des édits de Valérien, il n'en alla pas de même en Afrique (du Nord) où l'autorité impériale pouvait encore s'exercer normalement.

Proximité de Rome, situation politique et militaire "sous contrôle", le sort de l'évêque saint Cyprien de Carthage ne pouvait donc qu'être singulièrement plus tragique que celui de son confrère saint Denys d'Alexandrie. Il fut exécuté le matin du 18 septembre 258. Quant aux Chrétiens qui, aux dires des Actes soi-disant authentiques de son martyre, assistèrent en foule au jugement et au supplice du saint homme, ils ne furent pas inquiétés.

Pourtant, malgré cette prétendue nonchalance des autorités romaines, tout porte à croire que d'autres membres du clergé africain subirent le sort de leur éminent évêque Cyprien. On cite par exemple, les diacres Montanus, Lucius et Renu. Ce sont là presque les seuls noms qui nous sont parvenus, du moins en ce qui concerne la "persécution légale", exercée en Afrique par les magistrats romains en application des décrets impériaux. Peut-être y eut-il encore d'autres victimes "exécutées selon les formes de la loi", mais, de l'aveu même de l'historien très catholique Daniel-Rops, la majorité des victimes africaines de cette persécution succombèrent lors d'émeutes et de pogroms anti-chrétiens.

Paradoxalement, nous achèverons notre tour de l'Empire romain à Rome, à l'endroit même où furent promulgués ces édits persécuteurs dont nous examinons toujours les conséquences

La communauté chrétienne de Rome ne semble pas avoir été concernée par le premier édit de Valérien. Le pape Sixte II resta confortablement assis sur son trône épiscopal et continua à diriger ses ouailles.

Au début du mois d'août 258, l'empereur Valérien annonça au Sénat son intention de décapiter le mouvement chrétien, à ses yeux coupable de haute trahison. Peu de temps - quelques jours - après ce discours, le pape Sixte était mort et enterré.

Cyprien de Carthage nous apprend (Epist., 80).que Sixte "a subi le martyre avec quatre diacres le 6 août, alors qu'il se trouvait dans la zone du Cimetière ". Cette date prouve bien que l'empereur ne perdit pas de temps pour agir et qu'il voulut s'assurer rapidement de la personne de l'évêque de Rome.

Ayant appris qu'il s'était planqué dans les catacombes, accompagné d'un grand nombre de partisans, il envoya un détachement militaire pour mettre un terme à cette sédition. Quand les soldats firent irruption dans la catacombe de Prétextat, le pape, entouré de ses fidèles, était tout occupé à célébrer la messe. Flagrant délit ! Il contrevenait à (au moins) trois dispositions de l'édit impérial : il fréquentait les cimetières, ressuscitait une association interdite et tenait une assemblée illégale.

Son compte était bon ! Après avoir, manu militari, dispersé la foule chrétienne, les soldats se saisirent de Sixte et le décapitèrent séance tenante, sur le théâtre même de ses crimes. D'autres sources prétendent que le pape mourut dans l'échauffourée et que quatre diacres qui assistaient à la réunion délictueuse, furent tués en même temps que leur évêque.

Tout cela ne ressemble-t-il pas plus à une opération (musclée) de police contre une bande de factieux qu'à une appréhension de quelques illuminés, paisibles et pacifiques chanteurs de psaumes au clair de lune ?

Un diacre nommé Laurent aurait, lui aussi, péri à Rome lors de la persécution de Valérien.

Il aurait été brûlé, paraît-il, sur grill porté un rouge. Tout le monde sait cela ! Ce qui est plus révélateur, c'est que ce saint Laurent aurait exercé les fonctions le trésorier de l'Église de Rome. S'il ne faut donc retenir qu'une chose de ce martyre spectaculaire, mais à l'authenticité très douteuse, c'est la confirmation de l'hypothèse que la convoitise des richesses accumulées par les Chrétiens fut une des cause de la persécution de Valérien.

Après la liquidation des principaux dignitaires de l'Église romaine, l'empereur Valérien n'eut guère le loisir de s'attarder en Occident pour surveiller l'application de ses édits persécuteurs car il s'embarqua bien vite pour l'Orient pour livrer bataille au roi de Perse Sapor.

On connaît la suite. (Voir : Mort de Valérien)

Un beau jour de l'année 260, suite à la trahison des Chrétiens de la région d'Édesse, où l'armée perse s'était repliée comme en territoire ami, Valérien et ses légions affamées, assoiffées et décimées par la peste, se retrouvèrent, comme par enchantement, encerclées de toutes parts par les cavaliers perses.

Si Valérien avait gardé, jusque-là, quelques doutes quant à la collusion entre Chrétiens et envahisseurs Perses, ses scrupules furent alors dissipés de la plus horrible manière.

S'il regretta une seule chose ce jour-là, ce fut sans doute d'avoir, au début de son règne, accordé tant de confiance à de tels traîtres et de ne pas les avoir châtiés plus tôt et plus sévèrement !

Valérien fut capturé ainsi que toute son armée, par le Roi des Rois perse. L'empereur, rongé par la honte et les humiliations, mourut bientôt, toujours en captivité. Ses édits persécuteurs furent aussitôt abrogés par son Gallien de fils.

La grande "Persécution de l'antéchrist Valérien" n'avait pas duré plus de deux ans… Mais on en parlerait très longtemps !



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