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Claude

(Tiberius Claudius Nero Drusus, 41 à 54)



Un intermède burlesque dans une inexorable progression tragique, tel apparaît le règne de Claude chez les historiens antiques, Suétone, Tacite et consorts. Chez eux, l'empereur Claude, comme coincé entre ce fou furieux de Caligula et le monstrueux Néron, présente la figure grotesque d'un cocu ridicule et gâteux, à la fois idiot congénital et savant pédant, gaffeur, indécis, goinfre, ivrogne, peureux, vicieux et cruel… Un hybride du professeur Nimbus, de Gaston Lagaffe et d'Hannibal Lecter ; un cocktail du Falstaff de Shakespeare et du Ménélas d'Offenbach !

Pourtant, malgré les défauts personnels d'un souverain autant fait pour gouverner l'Empire que moi pour danser chez Béjart (je vous prie de me croire sur parole !), le règne de Claude fut pour Rome une période de stabilité, de prospérité, d'accroissement territorial, de paix intérieure et de grands travaux. Le calme avant la tempête !... Les drames qui ensanglantèrent la famille impériale à cette époque restèrent confinés aux alcôves du palais. Pendant que ses princes commençaient à s'entretuer avec un bel entrain, le petit peuple de Rome (et des provinces) respirait plus librement qu'il n'avait pu le faire depuis la mort du vieil Auguste.

Famille et jeunesse

Claude (Tiberius Claudius Nero Drusus) naquit à Lyon (en Gaule) le 1er août de l'an 10 avavant JC. Son père Drusus était le beau-fils d'Auguste (fils cadet de son épouse Livie). Sa mère Antonia était la fille du triumvir Antoine, le vaincu d'Actium. Ce nouveau-né était donc à la fois le frère de Germanicus, le neveu de Tibère, l'arrière-neveu d'Auguste et le petit-fils d'Antoine. Plus Julio-claudien que ça, tu meurs !

Le petit Claude, d'une santé fragile, collectionna toutes les maladies infantiles recensées à l'époque. Contrairement à son aîné Germanicus, parangon de toutes les vertus romaines, Claude, adolescent boiteux, bégayeur et à l'esprit confus, devint le "vilain petit canard" de la famille impériale romaine, celui dont ses parents avaient honte, qu'on préférait cacher aux yeux du public. Sans charité excessive, sa propre mère le traitait ouvertement d'avorton, de "monstre inachevé, d'ébauche d'être humain". Cette Antonia, avec un sens de la quantification que lui envieraient bien des "Directeurs de Ressources humaines" de notre époque, avait même trouvé en lui l'outil idéal pour jauger ses contemporains. Son fils Claude, c'était un peu son "imbécilomètre aléatoire", son "connard-étalon pifométrique" : "Un tel est encore plus sot que mon Claude de fils !", avait-elle coutume d'évaluer ! (Voir Suétone, Vie de Claude, III).

L'empereur Auguste, toujours soucieux de l'image de marque de sa "familia", s'intéressa, lui aussi, à ce que cas désespéré. L'historien Suétone retranscrit de soi-disant authentiques lettres de lui, où le vieil autocrate évoque ce petit-neveu "handicapé". Dans la première, il fait part à sa chère épouse Livie de sa perplexité face à ce phénomène de Claude : "Si ce garçon est normal, écrit-il en substance, il faut lui faire parcourir le même "cursus honorum" que son frangin Germanicus. Mais dans le cas contraire, si son esprit est aussi malade que son corps, il faut lui épargner les railleries de la foule. En attendant, Tiberius (= Claude) peut quand même paraître en public, mais sans qu'on puisse le reconnaître, pas au premier rang et toujours accompagné d'un chaperon capable de l'escamoter avant qu'il profère quelque incongruité. Faute de cela, la foule s'emparerait de lui et, immanquablement, le couronnerait "Roi des Gugusses" au prochain Carnaval… ce qui ne serait pas sans déteindre quelque peu sur l'honorabilité de la dynastie impériale !" (Suétone, Vie de Claude, IV).

Bref, une valse-hésitation entre la réclusion et la mise sous tutelle (voire à la poubelle) !

Dans une autre lettre, Auguste est (relativement) plus charitable : "Pendant ton absence, j'inviterai tous les jours le jeune Tiberius (= Claude) à souper, afin qu'il ne mange pas toujours seul avec son Sulpicius et son Athénodore. (...) Ce garçon n'entend décidément rien aux choses importantes. Cependant, quand il n'est pas à bayer aux corneilles, on entrevoit la noblesse de son caractère." (Suétone, Vie de Claude, IV). Allez, c'est déjà ça ! Dans une dernière épître enfin, le divin vieillard se livre à des considérations hautement naturalistes : "Ma chère Livie, écrit-il, j'en suis baba ! Figure-toi que ton petit-fils Tiberius (= Claude) est parvenu à me plaire en prononçant un discours ! On aura tout vu ! Comment peut-il déclamer aussi distinctement, lui qui bégaye, berdelle et bredouille si épouvantablement quand il parle normalement ? Là, je n'en suis pas encore revenu !" (Suétone, Vie de Claude, IV).


Claude, simple citoyen

Quand Tibère monta sur le trône des Césars à la mort d'Auguste (14 après JC), Claude avait déjà vingt-quatre ans et n'avait encore exercé aucune fonction publique. Comme il supportait assez mal l'ostracisme dont il faisait toujours l'objet, il profita du changement de régime pour demander à son impérial tonton de lui confier quelque magistrature, histoire d'être utile à l'État. Le nouvel empereur refusa dédaigneusement, se contentant de le gratifier du titre de consul honoraire ainsi que d'une petite somme d'argent… Un hochet et une dringuelle !

Dépité, Claude se réfugia dans ses bouquins, ses meilleurs amis. Il se lança dans les études et y brilla : Il fut, paraît-il l'un des derniers à lire et comprendre l'ancienne écriture des Étrusques qui, aujourd'hui encore, défie tout décryptage et fait tomber leurs derniers cheveux gris aux paléo-linguistes. Cette vie studieuse, à l'écart de la politique, n'eut pas que des désavantages : elle permit sans doute à Claude d'échapper aux purges qui ensanglantèrent Rome à la fin du règne de Tibère.

Une flopée de comploteurs - Agrippine l'Ancienne, les Sénateurs aux abois et les ambitieux Préfets du Prétoire Séjan puis Macron -, tous assistés d'une nuée de délateurs et plus dénués de scrupules les uns que les autres, s'entretuaient allègrement pour accaparer les leviers du pouvoir en profitant du "spleen" croissant du vieil empereur. Pris dans une telle tourmente, le brave Claude n'aurait pas fait le poids; un "dégât collatéral", comme on dit si gracieusement de nos jours, l'aurait sans doute emporté, lui et ses vieux grimoires ! Heureusement, ce prince savant, cet amateur maniaque de vieilleries étrusques, ne comptait que pour des prunes ! Loin du tumulte de la Cour, retiré dans sa maison de la campagne romaine ou dans sa villa de Campanie, Claude était bien trop insignifiant pour constituer un obstacle et bien trop "insortable" pour représenter un enjeu. Nul n'avait besoin de Claude, et Claude ne gênait personne ! Cela lui sauva la vie.

C'est sans doute aussi durant le Principat de Tibère - les chronologies sont assez floues à cet égard - que Claude se maria... mais il n'eut, hélas, jamais beaucoup de chance avec les femmes.

Sa première épouse, Plautia Urgulanilla, était, paraît-il, une débauchée criminelle de la pire espèce. Il en eut cependant un fils et une fille. Le fils, nommé Drusus, mourut, encore tout jeunot, d'un accident bizarre : s'amusant à lancer des fruits en l'air et à les rattraper avec la bouche, il confondit un jour olivettes et poire "Cuisse-Madame" et s'étrangla. Un peu miraud ou pas très fufute, le rejeton de Claude. Quant à sa fille Claudia, son sort est, s'il se peut, encore plus tragique : Claude refusa de la reconnaître. Il soupçonnait qu'elle était issue, non pas de ses œuvres, mais de celles d'un de ses affranchis. La fillette fut donc exposée, toute nue, en vue d'une hypothétique adoption. (Le célèbre écrivain finlandais Mika Waltari a mis en scène de manière pittoresque cette Claudia Urgulanilla dans "Minutus" la facétieuse deuxième partie de son roman "le Secret du Royaume").

Après avoir divorcé d'avec cette dévergondée de Plautia, Claude, qui ne pouvait vivre sans épouse (un des traits les plus constants de son caractère) convola avec une certaine Ælia Pætina. Une fille, Antonia, naquit de ce mariage, puis Claude divorça à nouveau… "pour des différents légers", précise Suétone (Vie de Claude, XXVI). Sans doute à l'extrême fin du règne de Tibère, Claude épousa encore, en troisième justes noces, cette Messaline (Valeria Messalina) dont nous aurons largement l'occasion de reparler.

Avec l'arrivée au pouvoir de son neveu Caligula (15 mars 37), la situation de Claude évolua : le nouvel empereur le prit comme collègue pour son premier consulat. C'était également la première magistrature que Claude exerçait.

En exhibant ainsi son vieux tonton, Caius voulait simplement légitimer son accession au trône. Claude n'était-il pas le seul rescapé de toute sa famille massacrée ? En outre et bien qu'il n'eût encore que quarante-sept ans à cette époque, Claude apparaissait déjà comme un homme du passé, un survivant de l'heureux temps du "divin Auguste". Sa présence aux côtés du jeune empereur rassurait, elle apportait au jeune prince la caution d'Auguste et de Germanicus ; elle démontrait que bientôt, les lamentables dernières années du règne de Tibère ne seraient plus qu'un mauvais souvenir, que sous le sceptre bienveillant du jeune, Rome allait connaître un nouvel Age d'Or.

Claude et Caligula se démirent de leur consulat après seulement deux mois, juste le temps d'assurer le changement de régime. Quatre ans plus tard, en 41, Caligula, qui n'allait plus tarder à périr sous le poignard des conspirateurs, honora encore son oncle d'un consulat.

Entre ces deux désignations, plus honorifiques qu'autre chose, il semble bien que le "vieil oncle" resta à la cour de son jeune et impérial neveu. L'historien Suétone prétend que l'empereur Caius s'amusait cruellement de son vieil oncle, qu'il se servait de lui comme d'un jouet offert à sa malfaisance... mais il ne faut pas croire Suétone sur parole ! À cette époque, Claude connut aussi quelques difficultés financières. Pour un obscur litige successoral, on vendit ses biens aux enchères. On peut croire que les acquéreurs s'empressèrent de les lui restituer quelques mois plus tard, quand le malheureux banqueroutier eut ceint le bandeau impérial...


L'accession au trône

En 41 ap. J.-C., Caligula fut assassiné et son oncle Claude lui succéda.

Si l'on en croit l'historien Suétone, après que l'empereur dément eut été massacré, son épouse égorgée et sa fillette fracassée contre un mur, des soldats, tout occupés à mettre le palais impérial à sac, remarquèrent deux pieds qui dépassaient d'une tenture. C'étaient les petits petons du vieux Claude : pour tenter d'échapper à la fureur aveugle des tueurs, l'oncle débile de Caligula n'avait rien trouvé de plus ingénieux qu'une partie de cache-cache !

Ce n'est qu'après l'avoir extirpé de sa planque, à grand renfort de coups de pied dans les fesses, que les soldats s'avisèrent que cette loque pitoyable, qui ne cessait de se plaindre et de se lamenter sur son sort, n'était autre que l'unique héritier légitime du trône des Césars. Ils se prosternèrent devant lui, et, tandis que Claude, qui ne comprenait rien de rien à ce qui lui arrivait, continuait à geindre et à les implorer d'épargner sa pauvre vie, ils le conduisirent triomphalement au camp des Prétoriens et là, ils le reconnurent comme empereur. Une autre tradition veut que la découverte de Claude derrière sa tenture n'ait pas été pur fruit du hasard. Les soldats de la garde prétorienne, horrifiés par le meurtre de leur chef Caligula, cet attentat qui menaçait leurs privilèges, se seraient lancés à la recherche du Claude.

Seul successeur potentiel de l'empereur défunt, c'était lui l'unique planche de salut des Prétoriens. Lui seul était capable de damer le pion aux Sénateurs qui comptaient restaurer la République et, partant, "démilitariser" la ville de Rome ! Les Prétoriens finirent donc par découvrir le vieux prince dans un recoin du palais où il s'était réfugié, ils le menèrent à leur camp et, là, le reconnurent comme leur imperator. Cependant, un indice subsiste qui permet de suspecter que Claude ne devint pas empereur "par hasard", qu'il ne fut pas ce vieux débris, passif et hébété, que nous peignent les historiens antiques. En effet, Caligula fut assassiné alors qu'il s'en revenait d'un spectacle. Or Claude, avait lui aussi assisté à ce spectacle, mais s'était prudemment éclipsé avant la fin des réjouissances ! De là à subodorer un soutien au complot, voire une participation active, il n'y a qu'un pas… qu'en ce qui me concerne, je franchis allègrement.

À mon avis, Claude, parfaitement informé des intentions des conspirateurs, se garda bien d'en souffler mot à son impérial neveu. Et pourtant, les risques pour lui n'étaient pas minces ! Bien sûr, en cas d'échec du complot, la vengeance de Caligula eût été terrible, c'est l'évidence même ! Mais Claude courait aussi un grand danger si les tueurs réussissaient leur coup. En effet, même si la conjuration contre Caligula regroupait de nombreux mécontents, les plus acharnés de tous ces conspirateurs, ceux qui attendaient le plus de l'élimination du jeune empereur, c'étaient les aristocrates du Sénat dont Caligula voulait raboter drastiquement le rôle politique. Or, le plan de ces Patriciens réactionnaires était tout tracé : une fois le jeune souverain éliminé, ils rétabliraient la République (ou plutôt l'oligarchie) telle qu'elle existait avant que ce forban de Jules César ne vienne les empêcher de s'engraisser sur le dos de la plèbe ! Et naturellement, dans l'optique de cette contre-révolution aristocratique, s'il y avait bien une initiative qui devenait hautement souhaitable, c'était, dans la foulée du meurtre de Caligula, la "dératisation complète" de la maison impériale, c'est-à-dire l'élimination physique de Claude et sa smalah. Eux disparus dans la tourmente, c'en serait bien fini des Julio-Claudiens... Plus profond serait le vide du pouvoir, plus grande serait la détresse populaire, et plus le peuple serait désemparé, mieux les Sénateurs pourraient imposer leurs vues !

Il est donc probable que c'est en parfaite connaissance de cause que Claude quitta le dernier spectacle auquel assista Caligula. Gageons aussi qu'il ne quitta la représentation qu'au tout dernier moment : il fallait être sûr que nul ne préviendrait l'empereur de ce qui se tramait contre lui !

Ensuite Claude resta sans doute à proximité de l'endroit prévu pour l'embuscade. Il attendit un moment pour voir la tournure des événements, puis, la mort de Caligula dûment confirmée, il se rendit immédiatement au camp des Prétoriens. C'était le seul endroit de Rome où il serait en sécurité : la garde prétorienne n'était-elle pas l'ennemie naturelle du Sénat républicain ? Entouré de soldats fidèles, Claude patienta encore. En fait rien ne pressait ! Comme il fallait s'y attendre, les Sénateurs ne parvenaient pas à se mettre d'accord entre eux. C'était bien beau de rêver à une restauration de la République, mais comment l'imposer ? Même s'ils parvenaient à convaincre les milices urbaines de la Ville de rallier leur cause, nul ne pouvait imaginer que ces simples "agents de police" puissent jamais venir à bout des terribles Prétoriens. Or ceux-ci, qui protégeaient l'unique prétendant légitime à l'Empire, étaient fermement résolus à empêcher le rétablissement de cette République sénatoriale qu'ils vomissaient !

En outre, le peuple commençait à s'agiter...

"La foule réclamait un seul chef et nommait Claude", nous dit Suétone (Vie de Claude, X). Évidemment, selon cet historien réactionnaire, la populace, vile, imbécile, dépravée et pourrie de vices par nature, avait perdu le goût de la liberté ! Il s'agit naturellement ici d'une vision partisane, déformée par le parti pris aristocratique de l'historien latin. Suétone veut ici faire oublier le caractère hautement "populaire" du système "impérial" romain.

On omet souvent de rappeler, mais la victoire de Jules César, suivie par celle d'Auguste, est celle du parti plébéien, celui des populares, contre le parti sénatorial, aristocratique, oligarchique et "ploutocrate". Et si la plupart des empereurs de la dynastie julio-claudienne (même ceux que les historiens antiques, tous favorables au Sénat, nous décrivent comme des fous sanguinaires) demeurèrent incroyablement populaires, c'est parce qu'ils étaient considérés (et agissaient souvent) comme les défenseurs des simples citoyens contre l'arrogance des nobles. Seul Tibère, trop hautain pour frayer avec la populace et trop réaliste pour faire confiance aux Sénateurs serviles, parvint à se faire cordialement détester des uns et des autres. Caligula, lui, voulut non pas accroître le pouvoir du peuple (de cela, il n'était plus question depuis belle lurette), mais raffermir l'assise populaire d'une monarchie "de droit divin". Quand il revint de sa campagne de Germanie, ne déclara-t-il pas que désormais, il ne voulait plus régner que "pour le peuple" et qu'il refusait dorénavant d'être "le concitoyen et le prince du sénat" ?

Dans l'Empire romain - paradoxe qui, soit dit en passant, n'a pas été assimilé par les scénaristes du film Gladiator, au demeurant excellent - ce n'étaient plus les Sénateurs qui représentaient et défendaient le peuple, mais bien le monarque. Et, n'en déplaise à Suétone, les citoyens qui, après le meurtre de Caligula, réclamaient à cor et à cri "Claude comme seul chef", savaient donc fort bien ce qu'ils faisaient ! Un seul vieux lion édenté est encore préférable à une meute de loups affamés !

Pris entre marteau et enclume, menacés par l'émeute populaire d'un côté et par les Prétoriens de l'autre, les Sénateurs s'inclinèrent. Le lendemain de l'assassinat de Caligula (25 janvier 41), Claude, toujours réfugié au camp des Prétoriens, reçut une délégation du Sénat qui venait lui offrir officiellement l'investiture impériale. Commentaire grincheux de Suétone (Vie de Claude, X) : "Ensuite, Claude reçut les serments de l'armée et promit à chaque soldat quinze mille sesterces. C'est le premier des Césars qui ait acheté à prix d'argent la fidélité des légions !"

Qu'importe cette gratification ! la nomination de Claude, par le peuple romain, par l'armée de Rome, et finalement par le Sénat, avait été parfaitement légale ! Mais cela, le "bon" Suétone avait bien du mal à l'admettre. (À noter aussi que l'historien juif Flavius Josèphe fournit une version sensiblement différente de l'accession au trône de Claude, où cet empereur apparaît singulièrement plus résolu que chez les auteurs latins. Dommage qu'on ne puisse accorder totalement crédit à ce récit par trop imprégné de chauvinisme juif !)


Claude et ses affranchis

Le premier geste de l'empereur Claude fut d'ordonner l'exécution des assassins de son neveu Caligula. Même si le nouveau Princeps était, peu ou prou, le complice de ces criminels, et en tout cas le principal bénéficiaire du meurtre, mieux valait envoyer un "signal fort" à tout candidat tyrannicide : il était hors de question de laisser impuni l'assassinat d'un "César", quelque mauvais qu'il fût !

En ordonnant l'exécution de Chærea et de ses affidés, Claude adressait aussi un avertissement des plus nets aux principaux commanditaires du meurtre, ces soi-disant "Républicains" du Sénat, ces "Pères conscrits" rétrogrades. Le nouvel empereur leur signifiait ainsi qu'il n'avait pas été dupe de leurs manigances ! Il leur montrait qu'il savait parfaitement que, s'il n'avait tenu qu'à eux, lui aussi passait à la casserole ! que s'il n'avait pas pris les devants en se réfugiant dare-dare chez les Prétoriens, lui aussi aurait été sacrifié sur l'autel leur de République aussi foireuse que surannée ! Bref, tout cela posé, cette exécution avertissait tout conspirateur potentiel que si Claude avait été assez futé pour démêler la trame du vaste complot ourdi contre son neveu, ce serait pour lui un jeu d'enfant de déjouer toute cabale qui viserait sa propre et auguste personne… Et que, dans ce cas, ce ne seraient plus des lampistes qui payeraient !

En fait, lors de l'assassinat de Caligula, Claude avait eu la frousse de sa vie, et il n'était pas près de l'oublier ! C'est pourquoi, après avoir fermé définitivement les bouches compromettantes, il eut aussi à cœur de récompenser ceux qui l'avaient aidé dans ces heures sombres. Par exemple Hérode Agrippa, pourtant favori de feu l'empereur Caius-Caligula mais qui avait retourné sa veste au bon moment. Ce principicule juif fut enseveli sous un véritable déluge de largesses : le nouveau Princeps lui conféra le titre royal et reconstitua à son profit le vaste royaume de son aïeul Hérode le Grand.

Ensuite, après avoir annulé tous les actes de son prédécesseur, le nouvel empereur s'attela au gouvernement de l'Empire.

Comme je l'ai déjà signalé, le "Principat", système de gouvernement inauguré par Auguste, était un véritable fourre-tout institutionnel. Ce régime original que, par facilité, nous appelons impérial n'était que la réunion entre les mains d'un seul homme de pouvoirs de natures variées (pouvoirs militaires, populaires, sénatoriaux et sacerdotaux). En fonction des préférences politiques et de la personnalité de l'empereur, le "Principat augustéen" pouvait donc accoucher d'une monarchie "parlementaire" ou "de droit divin", d'une dictature militaire ou prolétarienne. Auguste, grâce à son sens politique et son affabilité, avait su concilier harmonieusement les divers éléments de ce pouvoir composite. Son successeur Tibère, lui, sachant qu'il n'y parviendrait jamais, tenta de gouverner l'Empire avec l'aide du Sénat de Rome. Ce fut un échec : les Sénateurs étaient bien trop serviles, et le Prince bien trop hautain ! Minée par la délation, la "monarchie constitutionnelle oligarchique" dont rêvait le successeur d'Auguste se transforma bien vite en une dictature militaire arbitraire et sanglante sous la coupe des ambitieux préfets du prétoire Séjan et Macron.

Caligula, lui, tenta d'édifier une monarchie absolue de type oriental. Une monarchie non seulement "de droit de divin", mais carrément "divine" où l'empereur Caius serait l'objet d'un culte officiel et obligatoire ! Le poignard de Chærea mit fin à cette tentative prématurée. Quant à Claude, il était parfaitement conscient de ses lacunes en matière d'administration, de finances et de politique. En outre, il était fort peu désireux de partager le pouvoir avec les aristocrates arrogants du Sénat, ceux-là même qui l'avaient tant méprisé quand il n'était encore qu'un simple citoyen ruiné et déconsidéré. Il s'entoura donc de ministres choisis parmi les anciens esclaves de la maison impériale, inaugurant ainsi une nouvelle forme de gouvernement qu'on pourrait appeler "le Principat ministériel" (pour ne pas employer le terme "Empire de cabinet", qui rend un son plutôt désobligeant).

Ces "affranchis", pour la plupart d'origine grecque, devenus ministres d'État, ne rendaient de comptes qu'à l'empereur et ne recevaient d'ordres que de lui… Une manière comme une autre de mettre le Sénat romain sur la touche !

Cette quasi-exclusion du Sénat de la vie politique explique en bonne partie la fâcheuse réputation posthume de ces affranchis, eux que les historiens antiques Suétone et Tacite, tous deux favorables au parti sénatorial, nous présentent comme cupides, corrompus, vaniteux, arrogants et finalement incapables !

Pourtant il semble bien que, malgré leur enrichissement personnel (tout pouvoir corrompt, rien de neuf sous le soleil !), le gouvernement de ces Posidès, Polybe, Harpocras, Félix, et surtout Pallas, intendant des finances de Claude et Narcisse, son secrétaire, fut, globalement, profitable à l'Empire. Grands travaux (assèchement du lac Fucin, Pont du Gard, aqueduc claudien), paix intérieure, guerre extérieure couronnée de succès avec, à la clef, l'acquisition à peu de frais de la riche province de (Grande-)Bretagne, tout cela permet de décerner un satisfecit au règne de Claude et de ses ministres.

Hélas, l'aversion des Sénateurs pour ces parvenus à tout déformé ! Aux yeux de la postérité, Claude fut et restera toujours un souverain débile, totalement inféodé à ses tout-puissants - mais incompétents - serviteurs. "Comparaison n'est pas raison", comme on dit. Néanmoins Claude, c'est peu le Louis XIII de l'Antiquité ! Un Louis XIII dont les Richelieu seraient multiples...

Ces deux souverains, en butte à une opposition "parlementaire" et/ou aristocratique, furent réputés aussi cruels et despotiques que faibles et influençables à l'extrême. Louis XIII et Claude furent, dit-on, quasiment mis en tutelle par leurs favoris et/ou ministres. Et, tout comme Richelieu, les affranchis de Claude furent considérés par leurs ennemis comme des êtres sans scrupules, seulement préoccupés par leur enrichissement personnel, même si celui-ci devait se faire au détriment des intérêts supérieurs de l'État.

La seule différence, c'est que l'Histoire a rendu justice à Louis XIII et à Richelieu, et pas à Claude et à ses affranchis ! On prétend aussi que Louis XIII aurait aimé être surnommé "le Juste". Peut-être Claude mérite-t-il mieux que lui ce vocable...

Comme tous les membres de la gens Claudia (= famille claudienne), le neveu de Tibère était un juriste fervent. Malgré la prétendue omnipotence des affranchis, le tribunal impérial resta toujours sa chasse gardée : "Il (= Claude) rendit toujours la justice avec beaucoup de zèle, sans excepter de ses travaux les jours de fête.(…) Il ne s'en tenait pas toujours aux termes de la loi, mais la rendait plus douce ou plus sévère, selon sa droiture et son équité naturelles", commente un Suétone (Vie de Claude, XIV) accidentellement objectif.

Ce même "historien", malgré sa mauvaise langue, le présente d'ailleurs comme un juge quelquefois farfelu, parfois assez confus, mais le plus souvent équitable : "Dans ses enquêtes et ses jugements, il était d'un caractère extrêmement variable, tour à tour pénétrant et circonspect, imprudent et emporté, quelquefois léger et même extravagant. (…). Une femme refusait de reconnaître son fils, et les preuves étaient équivoques des deux côtés. En lui ordonnant d'épouser le jeune homme, Claude l'obligea de s'avouer sa mère (…). On contestait à quelqu'un la qualité de citoyen, et les avocats disputaient pour savoir si cet homme devait plaider en toge (romaine) ou en manteau (grec). L'empereur, pour faire preuve d'impartialité, ordonna que l'accusé changerait d'habit, et porterait le manteau quand on parlerait contre lui, et la toge quand on prendrait sa défense. " (Suétone, Vie de Claude, XV).

Des astuces dignes de Salomon et l'un ou l'autre "gag" pour détendre l'atmosphère lourde des prétoires : la griffe d'un grand magistrat !


Claude et la Bretagne

La grande aventure militaire du règne de Claude, ce fut la conquête de la Bretagne (Angleterre actuelle).

Après les deux incursions de Jules César (en 55 et 54 avant JC), on aurait pu croire que l'île allait rapidement être intégrée à l'Imperium romanum. Il n'en fut rien ! Pendant presque cent ans, Rome sembla presque se désintéresser de ces contrées septentrionales. Avec toutes les tribus gauloises insoumises sur ses arrières, qui menaçaient constamment de couper ses approvisionnements et ses communications avec l'Italie, le Grand Jules s'était limité à une démonstration de la puissance romaine. Il ne s'agissait pour lui que d'une opération de propagande à usage externe (afin d'inspirer aux Bretons une crainte salutaire) et interne (afin d'accroître son propre prestige militaire). Et s'il songea un moment à la conquête de l'île, la résistance farouche des autochtones l'en dissuada bien vite.

Auguste, aux temps de sa splendeur, songea-t-il à asseoir la puissance romaine au Nord de la Manche ? Peut-être... Mais la défaite des légions de Varus face aux Germains d'Arminius (9 après JC) lui fit retrouver son proverbial sens des réalités. Désormais, il ne serait plus question de nouvelles conquêtes, on se contenterait de consolider les anciennes. Quant à la Bretagne, faute de pouvoir l'annexer, Auguste commença à la dénigrer : "Ça ne vaut vraiment pas le coup, pinaillait-il. De la pluie continuelle, du brouillard à couper au couteau et, par-dessous, des prairies incultes tout juste bonnes à nourrir une poignée de barbares peinturlurés et quelques moutons ! Bref, la conquête de ce pays coûterait bien plus d'argent qu'elle n'en rapporterait jamais !"

L'empereur Tibère, continuateur maniaque de la politique de son prédécesseur Auguste, ne modifia pas d'un iota la position de Rome à l'égard de la Bretagne. L'annexion n'était toujours pas programme ! L'Empire romain se contentait d'entretenir des bonnes relations avec les chefs locaux. Il bénéficierait ainsi de tous les avantages d'une annexion sans devoir assumer le coût exorbitant d'une expédition militaire.

Cependant, avec l'accroissement des relations commerciales consécutif à la "romanisation" galopante de la Gaule, les milieux financiers romains commençaient à mieux se rendre compte de l'intérêt économique de l'île. La Bretagne, ce n'était pas le désert des Tartares, loin de là ! Le pays ne manquait ni de blé, ni de bétail et, surtout, elle regorgeait de minerais ! Il n'y avait qu'à se baisser pour ramasser des tonnes d'étain et de fer ! La Bretagne, c'était un véritable pactole hyperboréen ! Ce lobbying impérialiste porta ses fruits sous Caligula. Ce prétendu fou couronné se déplaça en personne sur les côtes de la Manche pour s'assurer en personne de la bonne exécution des préparatifs (d'ailleurs fort utiles et fort sensés) de l'invasion de l'île. Entre autres préliminaires à l'expédition, l'empereur Caius ordonna et supervisa l'agrandissement du port de Boulogne et y fit édifier un phare gigantesque - ce qui, dans ces contrées brumeuses, n'était pas du luxe.

Caligula ne put donner corps à ses projets militaires. Les préparatifs touchaient à leur terme quand Caligula fut contraint de rentrer à Rome pour déjouer un complot. Jamais il ne revint sur la Côte d'Opale.

Il revenait à son successeur Claude de terminer ce boulot !

Monté sur le trône des Césars suite à l'assassinat de son prédécesseur, Claude avait, certes, besoin de prestige militaire pour asseoir son autorité. Cependant, et contrairement à ce qu'écrit Suétone, ce n'est pas là l'unique raison qui le poussa à envahir la Bretagne. De très réels motifs politico-financiers justifiaient maintenant la conquête de l'île : à la mort du vieux roi de l'une des plus importantes tribus bretonnes, les Trinobantes, un chef qui était relativement favorable aux Romains, ses deux fils avaient inauguré une politique résolument anti-romaine. Les intérêts commerciaux romains étaient menacés : "Par la faute de ces deux principicules barbares, la Route de l'Étain va être coupée, se plaignaient amèrement les négociants italiens. Nous courrons droit à la faillite ! Comment Rome peut-elle tolérer la morgue de ces roitelets barbares ? On est vraiment tombé bien bas ! Réveille-toi, Claude ! Aux armes citoyens !".

En 43, trois légions de l'armée du Rhin, placées sous le commandement d'Aulus Plautius embarquaient à Boulogne (Gesoriacum) - le futur empereur Vespasien commandait la IIe légion. Entre les légionnaires romains et l'eau (sous toutes ses formes), cela n'avait jamais été la grande amour… Aussi, les convaincre d'embarquer sur des coquilles de noix brinquebalantes pour affronter l'Océan inconnu, sûrement peuplé de monstres abominables, ça n'avait pas été de la tarte ! Il avait fallu que l'affranchi Narcisse, secrétaire personnel de l'empereur, se déplace en personne et use de tout son charme (et de toute l'autorité dont il était investi) pour décider enfin ces soldats hydrophobes à monter à bord. L'historien gréco-latin Dion Cassius (Histoires, 60 : 19) prétend - mais je ne sais trop s'il faut accorder foi à cette anecdote fort désobligeante pour ce pauvre Narcisse - que la mutinerie rampante tourna à la grosse rigolade : plutôt que d'avoir l'air d'obéir à un ancien esclave, les fiers soldats de l'armée du Rhin feignirent de croire à une farce de Carnaval, la seule occasion où un serviteur pouvait revêtir les habits de son maître et donner des ordres à sa place.

L'armée romaine débarqua sans doute à Richborough (Rutupiae), au Sud-Est de Londres. Puis, se dirigeant vers la Tamise, elle affronta le gros des forces bretonnes sur la rivière Medway. Cette bataille décisive fut acharnée. Pendant deux jours, les Bretons et les légionnaires luttèrent pied à pied. Finalement, les soldats de Vespasien effectuèrent une percée, écrasèrent les guerriers bretons, et ouvrirent la route de la Tamise. Le reste de l'expédition ne fut plus guère qu'une promenade militaire. Sur leur lancée, les légions poussèrent jusqu'à Colchester (Camulodunum), la capitale du royaume des Trinobantes, puis rebroussèrent chemin vers Londres (Londinium).

C'est là que se déroula ce que l'on appela pompeusement "la bataille de la Tamise". Ce ne fut, en fait, qu'une petite démonstration de force, destinée à impressionner les tribus encore insoumises du centre de l'île, mais que la propagande impériale monta en épingle. L'empereur Claude venait tout juste d'arriver de Rome en litière bien confortable et accompagné de sa tendre épouse Messaline ; il fallait bien permettre à ce civil de recevoir sans danger et à bon compte les honneurs du triomphe !

On ne sait trop jusqu'où les Romains envisageaient de pousser l'occupation de la Bretagne. Sans doute projetaient-ils d'annexer toute l'île, mais il apparut bien vite que les régions montagneuses du Nord (Écosse actuelle), de l'Ouest (Pays de Galles) et du Sud-Ouest (Cornouailles), sanctuaires de la résistance à Rome, resteraient rétives à toute "romanisation". C'est de ces contrées, demeurés "barbares", que surgirent ponctuellement de dangereuses révoltes. Celle de la reine Boudicca, par exemple qui, en 60 après JC, mit réellement en péril l'occupation romaine... Mais ça c'est une autre histoire !

À partir de 43 après JC, et pendant presqu'une décennie, les légions s'employèrent à occuper méthodiquement, et pacifiquement le plus souvent, ce qu'ils considéraient comme la "partie utile" de la Bretagne. Ils y construisirent des routes et y édifièrent des postes fortifiés qui devinrent bientôt autant de localités "romano-bretonnes". Grâce à la modération de ses généraux Aulus Plautius et Vespasien, l'empereur Claude pouvait se vanter d'avoir, à bon compte, ajouté une riche province à l'Empire des Césars.


Claude et Messaline

À l'extrême fin du règne de Tibère (ou au début de celui de Caligula), Claude avait épousé, en troisièmes noces, Valeria Messalina, une jeune et jolie aristocrate issue de la très noble lignée des Messala. Pauvre Messaline ! Cette gente dame traîne derrière elle une telle réputation de fieffée salope qu'aujourd'hui encore, sur Internet, une simple recherche sur base de son nom vous mènera immanquablement à une multitude de sites pornographiques !

Et de fait, si l'on en croit la tradition, c'est bien simple, faute de tramways dont la capitale de l'empereur Claude était malheureusement dépourvue, seul le Tibre ne serait pas passé sur Messaline ! Légionnaires vigoureux, gladiateurs costauds, esclaves bien membrés, bref n'importe quel mâle, pourvu qu'il fût doué d'une nature avantageuse, était requis d'assouvir l'inextinguible soif de luxure de cette dévoreuse d'hommes ! Toute l'eau de tous les aqueducs de Rome ne suffisait pas à éteindre le brasier de ses fesses ! À côté de ses frasques, toutes les orgies les plus extravagantes de Tibère, Caligula et Néron n'étaient que de fades amusements de premier communiant... Et tout cela, dit-on, sans que Claude, son pauvre couillon d'impérial mari, ne bronche !

Pourtant, jadis, ce même Claude n'avait pas hésité à divorcer d'avec Urgulanilla, sa première épouse, parce qu'elle l'avait trompée avec un de ses affranchis. À cette époque, Claude, sur un simple soupçon de bâtardise, avait même refusé de reconnaître une petite Claudia, pourtant née avant le divorce.

Rien de tel avec les enfants de cette dévergondée de Messaline ! Jamais Claude ne douta de la légitimité d'Octavie, née en 39 après JC, et de Britannicus, né deux ans plus tard. Jamais il ne fut question de les abandonner, de les exposer nus sur un tas de fumier, à l'instar de la pauvre petite Claudia Urgulanilla. Dès lors, de trois choses l'une :

  • ou bien Messaline ne tomba dans le stupre et la débauche qu'à la fin de sa courte vie, justement à l'époque où, impératrice, elle était le plus exposée à toutes les dénonciations;
  • ou bien c'est Claude qui, sur ses vieux jours, devint plus "coulant";
  • ou enfin - et c'est ce qui me semble le plus probable - la réputation de "putain cramante" de Messaline est largement surfaite !

Quoi qu'il en soit, en août (ou en septembre) 48 après JC, Messaline, dit-on, passa les bornes.

"Blasée de l'adultère, dont la facilité la dégoûtait" (Tacite), elle s'enticha follement d'un certain Caius Silius. Tout aussi follement, les deux amants projetèrent de ne pas attendre la mort de Claude pour convoler en justes noces. Profitant de l'absence de son empereur de mari, en vacances à Ostie, Messaline épousa donc son beau Silius... Non pas en catimini, à la sauvette, en se cachant, mais lors d'une grande cérémonie publique, avec acte légal, constitution de dot devant témoins, prise de présages par des augures, sacrifice aux dieux et plantureux banquet de noces ! (Voir Tacite, Annales, XI, 27)

L'Affaire Messaline serait sans doute resté une banale histoire d'adultère mâtiné de bigamie et de lèse-majesté s'il n'était apparu que la belle s'était entendue avec son nouveau mari pour liquider Claude et se partager l'Empire. Cette pénible histoire de cul pouvait déboucher sur une crise politique majeure ! À grand peine, les affranchis de l'empereur se relayèrent auprès de lui pour tenter de lui expliquer toute la gravité de la situation.

Tâche ardue ! Comment faire comprendre à ce gâteux que son trône était menacé par un être qu'il idolâtrait ? Comment lui expliquer qu'il fallait prendre des mesures immédiates, cruelles et décisives contre la femme de sa vie, contre la mère de ses enfants ? Enfin, l'opiniâtreté des affranchis eut raison de l'apathie impériale. Cédant à toutes ces objurgations conjuguées, Claude, de guerre lasse, ordonna l'exécution des deux amants diaboliques et de tous leurs complices. Silius eut la tête tranchée tandis qu'un centurion aidait Messaline à se suicider en la transperçant d'un glaive bien plus tranchant et bien moins contondant que ceux dont elle usait d'ordinaire. Voilà la version officielle de la mort de Messaline.

Prétendre qu'elle est peu vraisemblable est encore un euphémisme. En fait, ce serait presque une insulte à votre intelligence que de transformer ce récit fabuleux en parole d'Évangile ! Très certainement, la fin de Messaline ne s'est pas déroulée comme cela. En effet :

  • Comment les deux amants auraient-ils pu organiser secrètement, sans que tout le palais, voire toute la Ville ne le sache, ce mariage en grande pompe décrit par les historiens antiques ? Dans un palais infesté d'espions à la solde des ministres de l'empereur et dans cette Rome où "tout se savait", leur projet insensé aurait été découvert et dénoncé à "qui de droit" dès l'instant où ils en auraient ébauché le début d'un commencement d'exécution !
  • Pourquoi Messaline aurait-elle tout risqué, son trône, son pouvoir et même sa vie dans une affaire aussi foireuse ? Impératrice, elle était déjà, et très influente ! Bien assurée de son avenir également : même si Claude venait à mourir, le trône reviendrait à son fils Britannicus, avec pour elle, qui sait, une longue régence à la clé. Qu'aurait-elle donc bien pu espérer de plus ? Et même si elle était volage, même si elle avait la cuisse aussi légère que le veut la tradition (ce qui est loin d'être assuré), son mari semblait porter ses cornes avec une grâce aussi singulière que complaisante.
  • Pourquoi les affranchis de Claude, Narcisse et Pallas en tête, s'opposèrent-ils si violemment à ce que Messaline vienne s'expliquer devant son époux outragé ? Son crime était si monstrueux, sa trahison si patente que, même en tenant compte de caractère hésitant de l'empereur (qui, lui aussi d'ailleurs, est loin d'être certain), son compte était bon… Même (et surtout) si Claude l'aimait encore !
  • Et enfin, pourquoi Suétone prétend-il (c'est vraiment le comble !) que l'empereur était parfaitement au courant du mariage de son épouse, qu'il en était le complice, voire l'instigateur : "Ce qui passe tout entendement, écrit le biographe latin, c'est que Claude signa de sa main le titre de la dot des noces de Messaline avec l'adultère Silius. On lui avait fait croire que ce n'était qu'un jeu pour éloigner et détourner sur un autre un danger dont quelques prodiges le menaçaient." (Vie de Claude, XXIX).

Cette version ébouriffante de la mort de Messaline, celle que la tradition rapporte, s'explique surtout par le fait que les historiens antiques, Tacite et consorts, qui écrivaient cinquante ans après ces événements, se trouvaient confrontés à des rapports partiaux et contradictoires. Il y eut d'abord la version du "parti impérial" : issues des actes officiels du règne, on y justifiait Claude en évitant de le ridiculiser.

Ensuite vint la version d'Agrippine. Dernière épouse de Claude, ce fut elle la principale bénéficiaire de l'élimination de cette Messaline à qui elle succéda. Or, le récit d'Agrippine et de ses partisans ne négligeait évidemment rien pour charger Messaline et, l'on s'en doute, ne ménageait guère un empereur qui n'était rien de plus qu'un tremplin vers le pouvoir avant de devenir un obstacle sur le chemin du trône. Et enfin, vint la propagande néronienne qui mit son grain de sel dans cette histoire. Afin de justifier a posteriori les méthodes, très contestables, qui permirent à Néron d'accéder au pouvoir en passant sur le corps de tous les membres de la famille claudienne, on ajouta encore une couche de noir d'encre à la réputation de Messaline, mère de Britannicus, rival de Néron, et d'Octavie, son encombrante épouse. Et bien sûr, on ne fit rien pour atténuer le ridicule de Claude, présenté comme l'antithèse de Néron, comme une vieille brute avinée et sanguinaire, minable pantin aux mains de ses affranchis. Tous ces textes, aujourd'hui perdus, étaient nécessairement contradictoires puisqu'ils poursuivaient des objectifs radicalement opposés.

De leur côté, Tacite et ses collègues historiens étaient obnubilés par leur désir de glorifier le Sénat romain en ternissant, coûte que coûte, la réputation de tous les empereurs julio-claudiens. Dans cette documentation complexe et partiale, ces écrivains eux-mêmes partiaux choisirent donc ce qui était le plus favorable à leur cause, sans trop se soucier de la vraisemblance de l'ensemble... Ajoutez à ce cocktail une bonne dose de misogynie, agitez, et vous obtiendrez le récit de l'exécution de Messaline après son mariage bigame ! Une trame surréaliste et des personnages bien noirs, cumulant absolument tous les défauts, même s'ils sont contradictoires : une Messaline du genre Marie-couche-toi-là, salope, idiote, mais aussi ambitieuse et rouée ; un empereur Claude cruel, influençable, gâteux et superstitieux mais s'obstinant à vouloir sauver son épouse infidèle ; et enfin des affranchis pervers, jaloux de leur pouvoir au point de tout mettre en œuvre pour perdre cette pauvre Messaline en l'empêchant de se justifier.

Bref, un "casting" fort pittoresque, mais un scénario bourré d'invraisemblances !

Quant à connaître les vraies raisons de l'exécution de Messaline, c'est une autre paire de manches ! Je crains bien qu'il ne soit impossible de détricoter ce nœud de mensonges successifs et contradictoires...

Ce qui me semble peu douteux, c'est que, quels que fussent ses défauts, Messaline fut victime d'une alliance contre-nature, mais momentanée, entre Agrippine et les affranchis de Claude. Ceux-ci voulaient sans doute se débarrasser d'une femme soit trop légère, soit trop influente. Agrippine, elle, voulait à tout prix exercer elle-même le pouvoir, en attendant de propulser son fils sur le trône. Alors, un piège quelconque (peut-être ce mariage "de carnaval" ?) fut tendu à Messaline. Elle tomba dans le panneau, et, le traquenard ayant été organisé pour prendre une tournure politique très dangereuse, il fut impossible à Claude d'épargner son épouse sans compromettre sa réputation et/ou son trône et/ou sa vie. Ce qui est certain, c'est que si Agrippine ne tarda pas remplacer Messaline dans le lit de son oncle Claude, les affranchis, eux, ne gagnèrent sûrement pas au change : avec une telle mégère comme Augusta (= impératrice), il pouvaient faire une croix sur leur omnipotence !


Agrippine, les dernières années de Claude

Il était décidément impossible à Claude de vivre sans une présence féminine à ses côtés...

Les cendres de Messaline étaient à peine tièdes qu'il demandait déjà à ses ministres de lui dégoter une nouvelle épouse. Qui choisir ? Les affranchis impériaux s'étaient sans doute déjà mis d'accord sur la personne d'Agrippine (la Jeune), mais mieux valait démontrer par l'absurde au Prince qu'il n'existait pas de meilleur parti pour lui. L'un proposa donc une certaine Lollia Paullina, une fille d'ascendance assez obscure, mais qui, jadis, avait été l'éphémère épouse de Caligula...

Tu sembles expert dans l'art d'accommoder les restes !

...grommela Claude. Un autre conseiller opina en faveur d'Ælia Pætina, l'ancienne deuxième épouse de Claude, celle dont il avait divorcé "pour de légers différents" et qui lui avait donné une fille, Antonia. Un vieux meuble ? Que non ! plutôt une intime de la Maison impériale, qui ne serait pas une "marâtre" pour les enfants de Messaline, Octavie et Britannicus.

"D'accord, convint Claude, Ælia est plutôt une bonne fille... mais dieux qu'elle est altière ! De se voir ainsi rappeler en urgence, son cou va devenir aussi gros que la conduite de mon aqueduc claudien ! De se croire à nouveau l'indispensable ornement d'une maison d'où je l'ai chassée naguère à grand fracas, son orgueil va devenir proprement insufférable ! Voilà vraiment ce qu'on appelle une fausse bonne idée !". Claude continuait d'hésiter. Les affranchis, eux, ne faisaient que semblant d'être perplexes. C'est le moment que choisit Pallas pour sortir de son chapeau cette fameuse Agrippine : "Considère la question ô César, dit-il, et tu arriveras par toi-même à la conclusion que, finalement, à y bien réfléchir, ce parti ne présente que des avantages. D'abord, Agrippine est une des plus jolies femmes de Rome. Et puis, elle est libre : son deuxième mari, un certain Crispus Passianus, vient tout juste de casser sa pipe. Et puis surtout, notre Agrippine, c'est l'arrière petite-fille d'Auguste... rien que cela ! Sans vouloir t'offenser, ô César, son sang est encore plus bleu que le tien, puisque toi tu n'es, si j'ose dire, que le divin petit-fils de la divine Livie, la divine épouse du divin Auguste. Tout ça pour te dire que, s'il se fait, ce mariage signifierait l'union définitive et indissoluble des glorieuses gens Claudia et gens Julia (= familles claudienne et julienne). En outre, last but least, Agrippine a déjà un fils, un petit Lucius (= le futur Néron), né de son premier mariage avec Gnæus Domitius Ahenobarbus... Alors, imagine un peu, ô César, quelle hypothèque pèserait sur ton trône si ce garçon, descendant direct d'Auguste et d'Antoine, grandissait en dehors de ta divine et impériale maison. Il suffirait que les Sénateurs l'enjôlent, ou que Prétoriens s'entichent de lui, pour que tu subisses le sort de ton pauvre neveu Caius Caligula, les dieux aient son âme ! Ne cours pas ce risque et, plutôt que de liquider ce dangereux Lucius, prends-le sous ton aile protectrice en épousant sa mère ! En résumé, avec cette Agrippine à tes côtés, tu fais coup triple : tu mets dans ton lit une des plus belles femmes de Rome, tu affermis ta dynastie et enfin, tu neutralises un prétendant potentiel sans faire couler une goutte de sang innocent. Rien que des avantages, te dis-je ! Rien que du bonheur !"

Pallas parlait d'or, mais il y avait cependant un hic ! Ladite Agrippine était la fille de Germanicus, lui-même frère de Claude. L'empereur envisageait donc épouser sa nièce, ce qui était, aux yeux de la loi, un inceste caractérisé.

Mais qu'importe ! Après un beau discours de Lucius Vitellius (père de l'empereur Aulus Vitellius), le Sénat, toujours complaisant (et prudent), s'empressa de voter un décret qui autorisait de telles épousailles... Et c'est le plus légalement du monde que Claude convola avec la fille de son frère. (Janvier 49 après JC).

Hélas, si j'avais pu deviner que vos avantages

Cachaient sournoisement, Madame, une foison d'oursins,

J'eusse borné mon zèle à d'innocents marivaudages !

Se peut-il qu'on soit si méchante avec de jolis seins

À l'instar de cette belle dont Brassens vante les appâts trompeurs, la nouvelle Madame Claude recelait un vice caché : sous ses flatteuses apparences, sous son physique avenant, la dame nourrissait une âme d'un noir d'encre. Tranchons le mot, la belle Agrippine était un véritable démon incarné !

À la lecture de ces notices, vous aurez sans doute compris que je n'accorde pas nécessairement foi à tous les jugements moraux des historiens antiques, si souvent entachés de virulents partis pris. Je ne pense pas, par exemple, que Tibère fut aussi cruel, Caligula aussi fou ou Messaline aussi débauchée que le rapportent leurs biographes romains ! Cependant, en ce qui concerne Agrippine, je crains bien que le portrait de Suétone et Tacite, bien qu'extrêmement défavorable, ne soit encore trop indulgent. En effet, la vie de la dernière épouse de Claude, véritable roman, pouvait offrir tous les ingrédients d'une version antique des "Infortunes de la Vertu", avec Agrippine dans le rôle d'une Justine romaine, éternellement vertueuse et éternellement malheureuse… Il n'était même pas nécessaire d'inventer des craques ! Il suffisait de donner une interprétation partisane aux faits réels pour obtenir la satire impitoyable des mœurs corrompues de ces tyrans fous et sanguinaires qu'étaient les premiers Césars. Voici ce qu'aurait pu donner ce mélo "basé sur une histoire vraie", mais adapté aux fins d'une propagande anti-impériale : C'était une pauvre gosse qui s'appelait Agrippine, c'est dire si elle n'avait pas de chance ! Son père, le grand général Germanicus mourut alors qu'elle n'avait que quatre ans, empoisonné par Livie, une virago qui avait épousé son arrière grand-père, l'empereur Auguste. Ensuite, sa mère et ses frères furent exterminés comme de la vermine sur l'ordre de son grand-oncle, l'empereur Tibère, un vicelard jaloux et sournois. Parmi ces êtres qu'elle aimait, les uns moururent en exil sur des îles désertes, les autres dans de sombres cachots humides grouillant de rats et de moisissures grosses comme des chats. Quand le cruel Tibère mourut enfin, étouffé sous les coussins de son lit d'agonie par son successeur Caius-Caligula, seul frère survivant d'Agrippine, la jeune orpheline espéra que l'accession au trône de ce frère chéri signifierait la fin de ses souffrances. Hélas, le frérot Caligula était un monstre pervers ! Il déflora sauvagement ses deux plus jeunes sœurs Drusilla et Livilla tandis qu'Agrippine se voyait forcée, quasiment le couteau sur la gorge, d'épouser Domitius Ahenobarbus, un véritable taré, un sadique congénital. La courageuse Agrippine tenta alors de détrôner son frère, mais cet empereur dégénéré éventa le complot et, après avoir violé Agrippine, sa propre sœur, il l'exila dans des contrées sauvages. Caligula enfin liquidé, Agrippine ne revint d'exil que pour subir un nouvel inceste : d'anciens esclaves que la faveur injustifiée d'un prince gâteux avait rendus tout-puissants, la vendirent à son vieil oncle, l'empereur Claude. Pendant cinq longues années, elle fut contrainte de subir avec résignation toutes les cochoncetés dégradantes de ce vieux porc lubrique...

La fin de l'histoire d'Agrippine - tragique, ça va de soi - fera l'objet d'un autre épisode : notre malheureuse héroïne offrira le trône à son fils Néron, mais, après maintes péripéties, cet ingrat monstrueux la fera ignominieusement éventrer par un soudard. "Frappe au ventre !", telles seront ses dernières paroles.

Vous voyez, simplement au prix d'une "mise en perspective partiale" de sa vie, la fille de Germanicus devenait la figure emblématique de la résistance courageuse à l'arbitraire impérial, à la fois symbole de l'innocence bafouée par ces injustes tyrans qu'étaient les Julio-Claudiens et celui de la vertu outragée par ces Sardanapales libidineux que furent les successeurs d'Auguste. Mais si les historiens romains n'ont pas exploité toutes les ressources de cette biographie pour leur propagande, c'est qu'ils ne pouvaient vraiment pas faire autrement : les méfaits d'Agrippine, son caractère démoniaque, son ambition forcenée étaient tellement notoires qu'il leur était impossible d'améliorer son image sous peine d'être accusés de révisionnisme grossier.

Voilà sans doute pourquoi Agrippine ne fut donc pas le monstre d'ambition, l'épouse criminelle, la mère incestueuse que décrivent Suétone et Tacite… Elle fut probablement pire ! Un démon femelle, un succube incarné !

Avec un tel personnage dans ses parages, l'empereur Claude n'avait d'autre espérance de vie que le laps de temps qu'il faudrait à sa terrible épouse pour arriver à ses fins. Or, l'objectif déclaré d'Agrippine, c'était le pouvoir. Elle voulait monter sur trône, diriger elle-même le char de l'État ! Naturellement, en ce Man's man's man's world qu'était Rome la Macho, il était hors de question qu'une femme gouvernât l'Empire. Si Agrippine voulait régner, elle ne pouvait le faire que par l'intermédiaire de son mari d'abord, puis de son fils. La marche d'Agrippine (et de son fils, le futur Néron) vers le trône fut irrésistible. Sa stratégie, implacable !

Dès la fin de l'année 49, elle reçut le titre d'Augusta. Jusqu'alors, seule Livie, l'épouse très chérie d'Auguste, avait été autorisée à porter ce nom sacré… et seulement après la mort de son divin époux ! Le 25 février 50, Claude adopta le fils d'Agrippine. C'est à partir de ce moment que ce Lucius Domitius Ahenobarbus devint Tiberius Claudius Nero, notre Néron. L'année précédente, le garçon avait été officiellement fiancé à Octavie, la fille de Claude. Deux ans plus tard, (53 après JC), Néron épousa cette fiancée qui était devenue sa sœur légale. On n'en était plus à un inceste près !

À ce moment, Néron (puisqu'il faut bien désormais l'appeler par son nom) avait seize ans. Seule l'agaçante survie de l'indéboulonnable Claude entravait encore l'accession au trône de descendant direct d'Auguste et d'Antoine, maintenant majeur et marié. De son côté, Agrippine avait progressivement pris le contrôle des rouages essentiels de l'État. Elle avait réduit l'influence des affranchis restés fidèles à l'empereur et acheté la loyauté des autres. Surtout, elle avait judicieusement fait nommer son ami Burrus à la préfecture du Prétoire, ce qui lui garantissait, à elle et à son fils, la fidélité des seules troupes combatives de la Ville. Et Claude là-dedans ? Ne se doutait-il pas de ce qui se tramait contre lui ? Était-il réellement ce pantin docile, soumis aux quatre volonté de sa mégère d'épouse que décrivent les historiens romains ?

Les sources antiques manquent trop d'objectivité pour que l'on puisse se prononcer avec certitude à ce sujet. Évidemment l'ascension fulgurante de Néron, comblé de faveurs et de titres au détriment de Britannicus pourrait donner à penser que le vieil empereur n'avait vraiment rien à refuser à sa mégère d'épouse. Ce faible, cet idiot congénital n'avait-il pas quasiment déshérité son propre fils au profit d'un étranger dont l'adoption lui avait été imposée ? N'avait-il pas jeté sa tendre fille dont le lit d'un (futur) monstre ? Aux jeux du Cirque, ne laissait-il pas Néron se pavaner à ses côtés, dans sa "toge virile" toute neuve, tandis que le pauvre Britannicus, ridicule dans sa tunique étriquée, devait jouer les utilités à l'arrière-plan ? Encore une fois, si les faits sont exacts, l'interprétation qu'en donnent les historiens antiques est probablement fausse. Si Britannicus resta dans une pénombre relative alors que son "frère" Néron était exhibé à l'envi, c'est sans doute uniquement à cause de son jeune âge. Né en 41, il n'avait que treize ans à la mort de son père. Un âge encore bien tendre pour exercer - même fictivement - des charges publiques. En réalité, il est vraisemblable que Claude songeait à organiser sa succession de telle sorte qu'après sa mort, ses deux fils, Néron le légal et Britannicus le naturel, règnent conjointement. Ce faisant, il aurait imité le premier "Princeps", Auguste, qui avait toujours songé qu'une direction "bicéphale" de l'Empire - un "César" plus jeune pouvant immédiatement pallier toute défaillance de son collègue plus âgé - accorderait plus de stabilité à l'institution "impériale".

D'ailleurs, au cours de son "Principat" Auguste avait successivement pris pour second son neveu Marcellus, puis son ami Agrippa, puis ses petits-fils Gaius et Lucius, et enfin son beau-fils Tibère. Et quand celui-ci succéda à Auguste, il respecta la volonté de l'empereur défunt en gardant comme associé son jeune neveu Germanicus. Claude envisageait probablement un système semblable pour Néron et Britannicus. Soit ses deux enfants règneraient de conserve, soit ils se partageraient l'Empire. Mais de toute façon, la continuité dynastique serait assurée ! Doubler les chances n'était pas un luxe, d'autant plus que le petit Britannicus avait hérité de la santé fragile de son père ! D'après l'historien Suétone, les jours de l'empereur Claude furent parcimonieusement comptés dès le moment où, vers l'automne 54, il se mit à regretter son mariage avec Agrippine et songea à rétablir Britannicus dans toutes ses prérogatives dynastiques : "Vers la fin de sa vie, il donna des marques non équivoques du repentir qu'il éprouvait d'avoir épousé Agrippine et adopté Néron. En effet, ses affranchis lui rappelant avec éloge une procédure dans laquelle il avait condamné la veille une femme adultère, il leur répondit que le destin lui avait aussi donné des femmes impudiques, mais qu'elles n'étaient pas restées impunies. Un moment après, rencontrant Britannicus, il le serra dans ses bras, et lui dit : "Grandis, et je te rendrai compte de toutes mes actions." Il ajouta en grec : "Celui qui t'a blessé te guérira." Quoique Britannicus fût dans la première fleur de l'âge, Claude se proposait de lui faire prendre la toge virile, parce que sa taille le permettait : "Enfin, disait-il, le peuple romain aura un vrai César." (Suétone, Vie de Claude, XLIII)

Claude songea-t-il réellement à se débarrasser d'Agrippine et de sa clique ?

C'est possible, mais pas certain. De toute façon, regrets ou pas, le compte de Claude était bon ! Le citron avait été pressé jusqu'à la dernière goutte, il ne restait plus qu'à jeter l'écorce. Tout était en place pour que Néron prenne la relève, il ne restait à Agrippine qu'à attendre le moment favorable : la saison des champignons. Claude en raffolait ! Et comme d'ordinaire, il mangeait gloutonnement, il ne se rendrait pas compte qu'une amanite mortelle s'était glissée au milieu d'innocents bolets. L'empereur mourrait d'un "accident gastronomique", voilà tout ! Ni vu ni connu, passez muscade ! Hélas, pour l'empoisonneuse, un grain de sable (ou plutôt un flot de boue) vint perturber la belle mécanique qu'elle avait si minutieusement réglée ! L'empereur Claude se tordait déjà dans d'épouvantables douleurs, à la plus grande joie de sa terrible épouse, quand une diarrhée salvatrice le tira miraculeusement d'affaire.


Exit l'amanite phalloïde !

"Et m… !, se dit fort opportunément Agrippine, il faut que je trouve quelque chose... et vite !". Femme de ressources, elle trouva : elle fit quérir le médecin Xénophon, un complice, et lui enjoignit de traiter cette indigestion champignonesque de manière radicale. Au fond de la gorge, la douce caresse d'une plume d'oie imbibée d'un poison foudroyant : telle fut l'ultime sensation du vieil empereur. (13 octobre 54).


Claude et les Juifs : Hérode Agrippa, Chrestos, l'affaire d'Alexandrie

Revenons en 41 ap. J.-C.

L'empereur Caligula vient d'être assassiné. Les Prétoriens font irruption dans le palais impérial. Ils s'emparent de Claude, seul héritier légitime d'un trône vacant, le ramènent dans leur caserne et là, le proclament empereur. Les Sénateurs, eux, veulent rétablir la République. La guerre civile menace. Cependant, avant d'en venir aux mains, les deux parties décident de demander l'avis d'Hérode Agrippa, un prince mi-juif, mi-arabe, ancien favori de Caligula et qui, précisément, se trouve à Rome à ce moment.

Mais cet Hérode a déjà choisi son camp. Sachant parfaitement que la victoire de Claude est inéluctable et que les faibles milices du Sénat ne pourront jamais résister aux terribles Prétoriens, il s'est précipité auprès du nouvel empereur pour faire acte d'allégeance. Néanmoins, malgré cette évidente partialité, Claude décide de lui confier quand même la direction de l'ambassade destinée à ramener ses adversaires républicains à de meilleurs sentiments. Et notre Hérode Agrippa de se retrouver devant les Pères conscrits, en train de lire un message de Claude. L'oncle de Caligula y revendique hautement le trône de son neveu assassiné, tout en indiquant sa volonté "d'administrer l'Empire en bon prince, non en tyran". Puis Hérode revient auprès de Claude avec la réponse des Sénateurs. Elle est négative. "Ils ne supporteront pas la servitude volontaire", disent-ils.

Et le prince juif de ré-accourir devant le Sénat avec l'ultimatum de Claude : "Chacun sa fierté, dit en substance le prétendant. Si, sous prétexte de fierté mal placée, vous ne pouvez m'accepter pour maître, moi, de côté, je ne puis sans déchoir trahir la confiance de mes partisans. Puisque vous voulez la guerre, vous l'aurez ! Mais comme il est impie de souiller le sol sacré de la Patrie du sang de concitoyens, je vous saurais gré de désigner au préalable un endroit en dehors de la Ville, un lieu profane où mes Prétoriens pourront vous massacrer tranquillement, vous et vos faibles troupes !". En entendant ce message plein de mâle résolution, les miliciens du Sénat prennent peur. D'un seul homme, ils décident d'aller au camp des Prétoriens pour se rallier à Claude. C'est alors au tour des Sénateurs de trembler : comment faire triompher leur cause si leur bras armé les abandonne. Ce n'est pas possible, leurs soldats ne peuvent pas déserter comme ça ! Les laisser tous nus, exposés à la vengeance de Claude ! Et les vénérables "Pères de la Patrie" de retrousser leurs toges et de courir à la poursuite de leurs soudards… pour tenter de le convaincre de revenir d'abord, mais ça ne sert à rien ! Alors, découragés, ils essayent de les devancer pour s'en aller remettre, avant eux, leur soumission au nouvel empereur. "Nous sommes vos chefs, suivez nous ! Courage, fuyons !"

Mais la foule, dans son immense majorité favorable à Claude, menace de faire un mauvais parti à ces aristocrates arrogants. La plèbe se resserre autour des Sénateurs. Ceux-ci vont être écharpés, lynchés, massacrés par la "racaille" qu'ils méprisent tant ! De leur côté, les Prétoriens, eux aussi, fourbissent leurs glaives. Ils vont bientôt se joindre à la populace pour éliminer les ennemis de leur empereur. Heureusement, le providentiel Hérode Agrippa est encore là ! Ventre à terre, il court près de Claude et le supplie d'intervenir : "Fais quelque chose, dit-il, ou tu vas régner sur un désert !". L'empereur se précipite, calme l'impétuosité de tous ses fidèles. Puis, Claude retourne benoîtement au camp des Prétoriens pour y recevoir, fort débonnairement du reste, la soumission des Sénateurs et les assurer de son indéfectible amitié. Et enfin, le nouvel empereur, dûment intronisé, peut se rendre au temple pour remercier les dieux de son élévation à l'Empire.

C'est ainsi que l'historien judéo-romain Flavius Josèphe rend compte des faits qui ont suivi l'assassinat de Caligula (Guerre des Juifs, 11). Si j'ai relaté ici cette version, ce n'est pas (uniquement) parce qu'elle montre un Claude singulièrement plus résolu que chez les historiens romains, mais parce qu'elle met l'accent sur la forte implication du prince Hérode Agrippa, sinon dans le complot contre Caligula, du moins dans l'accession au trône du quatrième César... Naturellement, Flavius Josèphe exagère l'importance d'Hérode Agrippa ! Il est en effet hautement improbable que ce prince étranger (même s'il jouissait de la citoyenneté romaine) ait joué le rôle prestigieux de médiateur que l'historien juif lui attribue ! Certes, l'orgueil national de Josèphe a contribué à enjoliver les faits, mais là n'est pas la principale raison de l'exaltation du rôle de son illustre concitoyen dans l'accession au trône de Claude. Ce que Flavius Josèphe se devait surtout de faire, c'était trouver une explication honorable à la faveur inouïe dont Hérode Agrippa bénéficia de la part du nouvel empereur. Et mieux valait montrer ce prince occupé à jouer le rôle positif, mais sans doute fictif, de "Monsieur Bons-Offices-au-Service-de-la-Paix", plutôt que dans celui, plus ingrat, mais infiniment plus probable, d'un conspirateur qui, par pur calcul, avait trahi son ami Caligula auquel il devait tant !

Car c'est bien de cela qu'il s'agissait.

Caligula avait tiré Hérode Agrippa du cachot où Tibère l'avait fait jeter. Ensuite, il lui avait octroyé toute une flopée de principautés situées au Nord-Est du Jourdain aux noms plus exotiques les unes que les autres (Gaulanitide, Batanée, Trachonitide et Auranitide). Et ce n'est pas tout, deux plus tard, en 39 après JC. l'empereur Caius, son ami, lui donnera encore la Galilée, confisquée à Hérode Antipas, son beau-frère.

On aurait donc pu croire que l'élimination de son impérial ami signifierait la fin de la prospérité d'Hérode Agrippa. En toute logique, Claude aurait dû désavouer toutes les donations d'un souverain présumé fou à un de ses plus chauds partisans. Or, il n'en fut rien ! À peine entré en fonction, non seulement le nouvel empereur confirma Hérode Agrippa dans tous ses biens et titres, mais il lui conféra de surcroît la couronne royale avec, en prime la Province romaine de Judée, la ville sainte de Jérusalem incluse. Ce n'était rien moins que le grand royaume d'Hérode le Grand qui était reconstitué au bénéfice de son petit-fils Hérode Agrippa, ci-devant ami intime de Caligula, l'empereur maudit ! Naturellement, payer les services d'un ambassadeur, même extraordinaire, en lui donnant le titre de roi et le vaste royaume assorti, c'est quand même un prix exorbitant ! En revanche, on comprend mieux toutes les faveurs dont Claude combla Hérode Agrippa s'il s'agissait du prix du ralliement (d'autres diront de la trahison) d'un des plus fidèles soutiens de l'empereur à abattre… ou bien si elles achètent le silence d'un complice. Il est vrai aussi que dans les derniers mois du règne de Caligula, les relations entre l'empereur et son ami juif s'étaient singulièrement rafraîchies. Surtout quand Hérode Agrippa avait - non sans courage, il faut le signaler - émis de nettes réserves quand l'empereur avait prétendu faire ériger une statue à son effigie dans le Saint des Saints du temple de Jérusalem.

Néanmoins, même avec d'aussi bonnes raisons, une trahison mâtinée d'ingratitude reste une chose peu avouable. C'est pourquoi Flavius Josèphe préféra jeter un voile pudique sur les vraies raisons de l'inouïe promotion de cet Hérode. Quelle que fût la justification des cadeaux faits à Hérode Agrippa, la restauration du royaume d'Hérode le Grand sous sa seule autorité ne faisait pas que des heureux. Même parmi les Juifs ! Les partisans de Jésus, en particulier, trouvaient cette pilule particulièrement dure à avaler. Bien sûr, ils souhaitaient la renaissance d'un "Grand Israël", mais pas celui de la dynastie Iduméenne, cette race d'incirconcis !… Eux, c'était le royaume de David et de Salomon qu'ils voulaient voir renaître, gouverné d'une "verge de fer" par un "Messie", un "Chrestos", bref, par un "Oint de Dieu" issu de la lignée de David !

La décision de Claude en faveur d'Hérode Agrippa leur paraissait d'autant plus injuste que, quelques années plus tôt, l'empereur Tibère avait, semble-t-il, envisagé cette restauration dynastique. Hélas, l'affaire avait tourné court ! Jésus refusait toute sujétion à Rome, la nomenklatura juive craignait le radicalisme de ces "Galiléens", et Ponce Pilate, qui ne comprenait pas grand-chose aux affaires juives, était bien incapable de gérer correctement cette crise. Le "Christ" avait été capturé par les Romains et exécuté… une crucifixion bidon, une cruci-fiction, Dieu merci ! Ensuite Tibère était mort et son successeur Caligula avait fait une croix (ça c'est immanquable !) sur le rêve messianique. Avec lui, plus question de "royauté sacrée", ni en Israël, ni ailleurs ! En ses états, il ne devait, il ne pouvait y avoir qu'un seul Dieu et Roi : lui-même, Caius Caligula en personne, en chair divinisée et en os sanctifiés ! Et sa statue trônerait dans le Temple de Jérusalem, comme dans tous les autres temples ! Quant aux Juifs, s'ils faisaient seulement mine d'oser renâcler, les légions romaines sauraient bien leur faire entendre la voix de la raison !

C'est dire que, Caligula assassiné, tous les espoirs semblaient permis aux partisans du Christ… D'autant plus qu'Hérode Agrippa, le prétendant de la dynastie rivale semblait hors course : n'avait-il pas été l'ami le plus fidèle, le soutien le plus constant, le favori le plus comblé de l'empereur qu'on venait de liquider ?

Et là-dessus, qu'avait fait le nouvel empereur ? Loin d'en revenir au projet de Tibère et de restaurer la Maison de David sur le trône de Sion, c'est au profit de cet Hérode que Claude avait reconstitué le royaume d'Israël ! Fin des espérances… le sceptre de David était devenu le prix de la trahison, les trente deniers de ce Judas d'Hérode Agrippa. Que l'Ange du Seigneur le frappe et le fasse pourrir tout vivant ! Qu'il meure dévoré par les vers ! (Voir Actes des Apôtres, 12 : 23) En attendant ce juste châtiment divin, des émeutes éclatèrent au sein de la communauté juive de Rome. Les partisans du Chrestos Jésus et ceux d'Hérode Agrippa se dressèrent les uns contre les autres ! Bagarres, lynchages, violence, pillage, et, sans doute, intervention des milices urbaines pour séparer ces trublions.

Finalement, pour calmer les esprits, Claude fut contraint de prendre une mesure radicale : il ordonna l'expulsion des Juifs de Rome. C'est de cette expulsion provisoire dont Suétone parle quand il écrit : "Il (= Claude) chassa de la ville les Juifs qui se soulevaient sans cesse à l'instigation d'un certain Chrestos" (Vie de Claude, XXV).

Qu'à cette époque, ce "Chrestos" fut vivant ou non, c'est un autre problème, au demeurant fort controversé (encore que les propos de Suétone ne laissent guère planer de doutes à ce sujet). En revanche, il me semble assez difficile de croire, à l'instar de bien des historiens de l'Église, que ces "soulèvements continuels des Juifs à l'instigation de Chrestos" n'étaient, en fait, que le résultat de simples disputes théologiques qui auraient dégénéré. En fait, présument-ils, les premiers Chrétiens et les Juifs de Rome se seraient étripés parce que les premiers croyaient en la divinité du Christ et pas les seconds, voilà tout...

Moi je veux bien…

Cependant, ces événements - émeutes, expulsion - se situent au tout début du règne de Claude, dans les années 41-42. À cette époque, très peu de temps après la crucifixion bâclée de Jésus, et bien avant ce prétendu "Concile de Jérusalem" (49 après JC) où une rupture entre christianisme et judaïsme se serait amorcée, le "Christianisme" ne se distinguait encore guère du judaïsme, et les différences théologiques n'étaient pas suffisantes - ni les "premiers Chrétiens" assez nombreux - pour mettre à feu et à sang le quartier juif de Rome. N'est-il donc pas plus simple, plus "économique pour l'esprit", de penser que ce fut pour des motifs politiques que les Juifs de Rome en vinrent aux mains au début du règne de Claude. Les uns se réjouissaient la restauration du royaume d'Hérode sous le sceptre de son petit-fils. Les autres ne pouvaient l'admettre : ils avaient espéré autre chose !

Ils se soulevèrent donc à l'instigation de leur chef, ce "Chrestos", qu'ils auraient aimé voir régner à la place de cet "incirconcis" d'Hérode !


Trois petites choses pour terminer cette notice déjà fort copieuse :

  • De très anciennes traditions chrétiennes affirment que, sous le règne de Claude, le grand saint Pierre effectua un séjour à Rome. Il est vrai que, selon Flavius Josèphe, Simon, frère de Jésus, fut exécuté avec son autre frère Jacques à Jérusalem en 47 ap. J.-C. sur l'ordre du gouverneur Tiberius Alexander. Dès lors, si le rapport de l'historien romano-judaïque est exact, on peut présumer que notre grand saint Pierre à la barbe blanche aurait eu quelques difficultés à se rendre dans la capitale impériale après le grand incendie de l'an 64, pour s'y faire crucifier la tête en bas et s'y faire enterrer dans la crypte du Vatican ! En revanche, il n'est pas impossible d'imaginer ce Simon Képhas (= "Simon le Roc", "Simon la Pierre", "Simon Cœur de Pierre") faire le coup de poing aux côtés des émeutiers qui se "soulevaient à l'instigation de Chrestos" ! Une façon toute particulière de "bâtir une Église"…
  • Hérode Agrippa, bien qu'ami et favori de deux empereurs romains, souhaita néanmoins doter son nouveau royaume des moyens qui lui permettraient, un jour, de s'affranchir de la tutelle de Rome. Il ordonna la construction de nouvelles murailles à Jérusalem ; des défenses si fortes et si puissantes, prétend Flavius Josèphe que, si elles avaient été achevées, les légions de Titus ne seraient jamais parvenu à prendre la ville en 70. Et de fait, ces travaux ne furent jamais terminés : en 44, après seulement trois ans de règne, Hérode Agrippa mourut à Césarée. Dans des circonstances assez obscures d'ailleurs : comme je l'ai dit, les Actes des Apôtres parlent châtiment divin et de vers anthropophages, tandis que Flavius Josèphe donne deux versions différentes d'une mort fort édifiante. Mais quoi qu'il en soit, Hérode Agrippa mort et enterré, la Palestine entière redevint une province romaine. Fecit cui prodest (= Cherchez à qui le crime profite). Plus jamais les Romains ne se risqueraient à établir un royaume, même vassal, dans une région aussi sensible de l'Empire. Rome avait eu chaud, on ne l'y prendrait plus !
  • Il revint à Claude de trancher le conflit qui opposait les communautés grecque et juive d'Alexandrie d'Égypte (voir ici). Les Juifs voulaient obtenir les mêmes droits municipaux que les Grecs, tandis que les Grecs craignaient que leur ville ne perde son caractère hellénique. Sous le règne de Caligula, ces troubles avaient presque dégénéré en guerre civile. Les Juifs avaient envoyé une ambassade à Rome. Les Grecs avaient fait de même. Les deux partis avaient plaidé leur cause devant Caligula, mais l'empereur avait été assassiné avant de statuer. Son successeur Claude arbitra donc la question. Il le fit avec une modération qui lui fait honneur : "Je conjure les Alexandrins de se montrer bien disposés et bienveillants envers les Juifs qui habitent leur ville depuis longtemps. (…) Et aux Juifs, j'ordonne formellement de ne pas intriguer pour obtenir plus qu'ils n'avaient auparavant, et, pour l'avenir, de ne pas envoyer d'ambassade à part, comme s'ils habitaient dans une autre ville (…).". (Claude, Lettre aux Alexandrins - Cité in Le Monde où vivait Jésus, sous la direction d'Hugues Cousin, Éditions du Cerf, Paris, 1998) Bref, un retour au statu quo ante et les belligérants renvoyés dos-à-dos !



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